08/13/2026
GRANICUS
Après avoir eu plusieurs demandes, de certains d'entre-vous, voici la version intégrale de ce tragique naufrage que j'avais écrite, il y a plusieurs années, et que j'avais publié dans un condensé.
Voici l’histoire, malheureusement vraie, d’un des naufrages les plus tragiques arrivés au Québec. Un naufrage qui a fait plusieurs victimes innocentes. Un naufrage qui fut baptisé : Le massacre de L’Ile d’Anticosti. Je tiens à vous aviser que ce récit relate une histoire macabre qui pourrait vous faire dresser les cheveux sur la tête. Loin de moi, l’idée de faire du sensationnaliste. Bien au contraire, le seul but que j'ai en publiant ce récit, est de faire connaître un naufrage qui a été oublié ainsi que les pauvres victimes qui ont vécu l’horreur. Paix à leurs pauvres Ames. Alors prière à ceux qui ont le cœur sensible : abstenez-vous de lire ce récit. Pour ceux qui décident de poursuivre leur lecture voici donc la triste fin du Granicus, de son équipage et de ses passagers.
GRANICUS
Le navire serait parti de Québec le 29 octobre 1828, ayant à son bord, 17 hommes, 2 femmes et 3 enfants (Il est difficile de dire si cela est vraiment exact car plusieurs écrits se contredisent concernant le nombre de personne à bord). (1)
Le brick était commandé par le capitaine Robert Martin. Il était en direction de Cork en Irlande avec une cargaison de bois. Au début de novembre, une tempête l’échoua sur l’Ile d’Anticosti entre Baie-du-renard (Fox bay) et East Point.
À ce dernier endroit, un drame terrible s'y déroulait au printemps de 1829, appelé le massacre de l'IIe d'Anticosti.
« Voici ce qui fut raconté un jour à M. Placide Vigneau, gardien du phare à l'île aux Perroquets, une des îles de Mingan, par le capitaine Basile Giasson, des îles de la Madeleine.
M. Placide Vigneau qui tenait au jour le jour depuis de longues années un journal des faits les plus importants avait consigné dans ses notes le récit de ce massacre, tel que raconté par M. Basile Giasson.
«Le 8 mai 1829, arrivé à la hauteur du havre d'Anticosti (Belle-¬Baie), le vent nous étant contraire et notre provision d'eau épuisée, je décidai d'y mouiller pour la nuit. En entrant dans le havre, nous aperçûmes une chaloupe à haute marée, et qui semblait être là depuis peu de temps.
C'est ce que nous fîmes en quelques minutes en sautant dans mon canot pour aller constater ce qui en était. Arrivés sur la plage, notre premier soin fut de visiter la chaloupe; elle contenait quelques effets dispersés çà et là.
Là sur les bancs, et les avirons étaient ensemble à cinq ou six pas de la haute marée. Ne voyant personne, nous nous mîmes à crier et à appeler, mais aucune réponse ne nous fut donnée; un silence de mort semblait régner dans cette solitude.
La peur nous prit, et nous retournâmes à bord pour nous armer de deux bons fu**ls et pour nous assurer ensuite s'il y avait bien à cet endroit quelques êtres vivants.
À notre retour, à une vingtaine de pas de la hutte, le premier objet qui frappa nos regards fut une robe de soie qui avait évidemment appartenu à une femme, et tout auprès un habillement d'enfant d'environ un an.
Je pris les deux robes et je les examinai avec soin. Elles étaient couvertes de taches de sang et percées de trois coups de couteau sur le corsage dans la région du cœur.
La peur s'empara à nouveau de nous, parce que nous fûmes sous l'impression que des meurtriers étaient cachés non loin de là dans la forêt et nous fûmes sur le point de retourner à notre bord.
M. Jacques Bourgeois qui était avec nous et qui n'avait pas froid aux yeux, nous dit sur un ton bien décidé qu'il fallait continuer nos recherches, que nous étions bien armés et que personne n'aurait le temps de nous attaquer sans recevoir du plomb dans les jambes.
Son avis fut suivi et nous nous décidâmes à pénétrer dans la hutte. Pour y entrer, il fallait passer par un bas-côté.
À peine eûmes-nous ouvert la porte qu'un bien triste spectacle frappa nos yeux. Des débris de cœurs, de boyaux, de fessures, etc., gisaient sur le plancher, et accrochés au plafond, six cadavres éventrés, la tête coupée ainsi que les jambes et les bras, à la jointure du coude et des genoux, et un bout de bois tenait les cuisses ouvertes.
Je n'oublierai jamais la profonde horreur qui s'empara de nous tous, lorsque nous reconnûmes que c'étaient bien des être humains qui avaient été massacrés. Nos cheveux se hérissèrent et notre courage voulait nous abandonner malgré nous à la vue d'une telle horreur.
Ce qui nous parut étrange, c'est que tous ces cadavres avaient une tranche de chair d'enlevée sur la cuisse, de sept à huit pouces carrés.
D'après ce que nous venions de constater, il était facile de conclure que de malheureux naufragés avaient épuisé leurs vivres, que la faim avait déterminé les plus forts à sacrifier les plus faibles. Il s'agissait alors de savoir où étaient les survivants.
Nous pénétrâmes à l'intérieur de cette cabane. Le spectacle qui s'offrit à nouveau à nos yeux n'était pas de nature à calmer notre excitation. Tout dans cette pièce était dans un désordre indescriptible.
Dans la cheminée se trouvaient quelques charbons éteints et deux grandes chaudières suspendues à la crémaillère, dont l'une était remplie de jambes et l'autre de bras humains, de sorte que les pieds et les mains étaient à la surface de l'eau.
Il y en avait plusieurs qui étaient à demi rongés. Les mains surtout étaient tournées la paume en dehors et semblaient demander miséricorde. Nous ne pûmes nous empêcher de verser d'abondantes larmes à la vue de ce lugubre spectacle.
Nous entrâmes ensuite dans une seconde pièce où il y avait des habits suspendus aux cloisons, et là se trouvaient trois grands coffres et un quart dans lequel il y avait encore un peu de sel.
Comme l'un des coffres était à demi fermé, j'en soulevai le couvercle. Quelle horreur encore! Il était rempli de chair humaine, et chaque morceau était de sept à huit pouces carrés, et salé avec autant de précaution qu'un quart de lard.
Les deux autres coffres étaient aussi remplis de chair humaine salée. Toutes ces choses nous démontrèrent que tous ces malheureux naufragés n'avaient pas terminé leur vie de la même manière et que les auteurs d'une telle boucherie ne pouvaient pas être éloignés puisque la chaloupe était en lieu sûr, et que les traces de ce massacre ne paraissaient pas remonter à plus de cinq à six jours.
En ouvrant la porte de la troisième pièce, qui était une chambre à coucher, nous aperçûmes un homme tout habillé, couché dans un hamac et qui semblait dormir.
À ses côtés se trouvait un grand couteau dont le manche était enveloppé d'un mouchoir de soie. Il nous fut difficile d'en déterminer la couleur primitive, car il était tout couvert de sang. On y distinguait cependant l'empreinte des doigts de la main.
Sur le plancher gisait une jambe dont la chair était toute rongée jusqu'aux os, et tout près un vaisseau en fer-blanc rempli de bouillon. Après nous être assurés que cet homme était seul dans cette chambre, nous voulûmes connaître s'il était vivant ou mort. Je m'approchai le premier, avec précaution, auprès du hamac et je saisis le couteau.
Je l'appelai plusieurs fois, mais aucune réponse. M. Jacques Bourgeois vint lui toucher la main; elle était froide. Il lui mit la main aussi sur le cœur et l'oreille près de la bouche; il ne donna aucun signe de vie et semblait être mort depuis quarante-huit heures.
Comme il se faisait nuit, nous décidâmes de retourner à notre bord, en remettant au lendemain matin la continuation de nos recherches. La nuit passa bien triste, personne ne put clore l'œil; nous avions l'esprit hanté du lugubre spectacle de ces cadavres mutilés, et nous semblions apercevoir leurs ombres se promener sur le lieu même du sinistre.
Un de mes hommes fut de quart toute la nuit dans la crainte que quelqu'un n'eût appelé au secours; mais la nuit se passa dans un profond silence.
Le lendemain, une heure après le lever du soleil, nous étions sur le lieu de nos perquisitions. Notre premier soin fut de visiter l'homme au hamac. C'était un mulâtre, de couleur assez noire, ayant plus de six pieds, aux épaules colossales.
Il paraissait avoir joui d'une force herculéenne. Après l'avoir examiné avec soin, nous fûmes tous convaincus qu'il était mort subitement d'une indigestion. Il ne portait sur le corps aucune trace de violence, si ce n'est une coupure légère sur le dessus de la main gauche. Il est probable que lorsque le massacre eut lieu, il avait laissé faire et ménagé ses forces pour tout exterminer. Telle fut au moins notre opinion.
Pourquoi n'avait-il pas épargné au moins un seul de ces pauvres malheureux pour lui tenir compagnie? Mystère!
Nous ne pouvions abandonner tous ces êtres humains sans leur donner une sépulture quelconque. Mais, comment creuser une fosse à cette saison de l'année? La terre était encore gelée, et nous n'avions en notre possession ni pelle, ni pioche, ni pic.
Dans notre embarras, je trouvai une vieille herminette et avec le secours d'une vieille hache, nous pûmes creuser, non Sans difficulté, une fosse assez profonde et assez large pour y mettre tous ces débris humains.
Tandis que nous étions occupés à creuser notre fosse, j'envoyai deux de mes hommes visiter un petit hangar qui se trouvait à quelques pas de nous et dont l'entrée était fermée d'un morceau de vieille toile. Nous l'avions oublié. Tout à coup, un cri formidable s'échappe de leur poitrine. Grand Dieu! Grand Dieu! Venez donc voir ce qu'il y a encore ici d'horrible.
À peine avaient-ils poussé avec force cette exclamation qu'ils avaient reculé d'horreur en perdant leurs chapeaux. Qu'y avait-il donc encore ! Venez voir vous-même, me répondirent-ils!
Nous nous rendîmes tous ensemble et le spectacle qui s'offrit à nos yeux était de nature à faire reculer les plus hardis. Huit cadavres éventrés gisaient sur le pavé de ce hangar. Eparses çà et là, les têtes de toutes ces victimes au nombre de vingt-trois.
C'était horrible à voir, les unes avaient le front broyé, les autres le crâne ouvert, d'où s'échappait la cervelle, celles-ci le nez coupé, celles-là les yeux sortis de leur orbite. Les cheveux étaient remplis de sang, et toutes ces têtes, à l'exception de quelques-unes étaient fracassées et semblaient avoir subi une mort des plus violentes.
Après le premier moment de frayeur passé, je dis à mes hommes: «Il ne faut pas perdre inutilement notre temps, travaillons à leur donner au plus tôt une sépulture, pour nous éloigner au plus vite de ce lieu de malheur.»
La fosse creusée, nous nous mîmes à transporter tous ces débris humains. On descendit d'abord dans la fosse les trois coffres, et ensuite le mulâtre que nous trainâmes comme un loup marin, car il nous paraissait évident que c'était lui qui avait accompli la plus grande partie de cette horrible boucherie.
Nous avons cru qu'il ne méritait pas les honneurs d'être porté. Nous coupâmes de grandes branches de sapin et d'épinette sur lesquelles nous déposâmes les débris des autres cadavres, et à l'aide de crochets de branches d'aulne que nous avions été couper à cet effet, nous pûmes transporter tous ces restes humains dans la fosse commune.
Une vieille cuve trouvée sur le lieu du sinistre, nous servit à transporter les têtes, les jambes et les intestins de ces vingt-trois malheureuses victimes. Ce triste devoir terminé et la fosse comblée, nous retournâmes à la cabane pour y visiter les effets que nous avions aperçus.
Il n'était que juste de s'approprier les habits et autres objets qui se trouvaient dans cet obscur réduit plutôt que de les laisser à la merci des premiers venus.
Les habits suspendus aux cloisons étaient remplis de vermine morte, et dans la crainte qu'il y en eût encore de vivante, nous ne voulûmes pas les transporter avec nous.
Vers les sept heures du soir, le vent tourna au nord, je mis à la voile et le surlendemain matin nous arrivions aux iles de la Madeleine. Aussitôt après mon arrivée, je remis le journal de bord à M. Colbeck, agent de l'amiral Coffin, seigneur des îles de la Madeleine. Je lui donnai en même temps tous les autres papiers que nous avions trouvés.
Quelques jours plus t**d, après qu'il eut lu le journal de bord, M. Colbeck me dit que c'était un navire qui avait fait naufrage au cap Noir (cap est) d'Anticosti l'automne précédent.
Avant de faire côte, le GRANICUS avait talonné sur les galets qui se trouvent au large du havre, et que dans le même temps, un matelot se trouvant sur la vergue d'artimon, et n'ayant pas exécuté assez promptement une manœuvre commandée par le capitaine, celui-ci lui brûla la cervelle d'un coup de pi****et.
Le journal finissait le 28 avril 1829, et il était dit que l'équipage avait, beaucoup souffert durant l'hiver, et que le capitaine paraissait prévoir, sur les derniers jours, ce qui était arrivé. »
Dans plusieurs autres écrits, on y mentionne que dans les écrits du capitaine rien ne laissait prévoir quant à ce qui allait se passé. Donc entre le 28 avril, date des derniers écrits du capitaine dans son journal, et le 6 mai dans une période de seulement 8 jours quelqu’un avait tué les survivants.
Sur le présumé assassin, on y dit qu’on pouvait induire de ses vêtements qu’il n’appartenait pas à une des classes inférieurs de la société et qu’il se nommerait B. Harrington.
Les français ont enterrés les malheureuses victimes ; ils ont rapportés tout ce qu’ils ont trouvé dans ce lieu de désolation. Ils se sont partagé ces dépouilles, qui consistaient en 152 souverains (pièce de monnaie), 2 instruments nautiques, quelques montres et des bagues d’or, des livres, des vêtements et le canot.
Extrait d’une lettre le 24 juin :
« J’ai vu, après le départ de ma missive du 13 une des bagues trouvées à Anticosti, elle porte cette inscription : J.S., marié à A.S., le 16 avril 1822. J’ai vu aussi une note au crayon écrite sur un morceau de papier qui enveloppait des souverains, elle est conçue en ces termes : « Vous trouverez encore 48 souverains dans une ceinture qui est dans mon hamac, envoyez les à Mary Harrington, Barrak Street, à Cowe, car ils appartiennent à son fils. Signé B. Harrington »
Dans un rapport du Québec Mercury du 18 aout 1829, on pouvait y lire :
« Le capitaine Gabriel Gabouri, de la goélette Elize, est récemment retourné à l’Ile d’ Anticosti, en plus des indications déjà publiées de l'état terrible dans lequel les corps des infortunés, de l’épave, censés être du Granicus, étaient trouvé. Il a débarqué avec toute son équipe au poste à Belle Bay, Anticosti, le 16 Juillet, et a trouvé dans l'une des maisons, près d'un demi- boisseau de morceaux d’os, d'environ six pouces de longueur, et des morceaux de chair ; un trou a été creusé dans le sol où ils avaient fait leur feu. Il semble qu'ils étaient en deux parties; une partie dans le bâtiment ci-dessus mentionnée, l'autre dans un petit immeuble d'environ dix pieds carrés, dans lequel il y avait un four. Ils ont trouvé sept têtes dans le four, l'un avec des cheveux rouges. Le 18 Juillet, ils ont trouvé enterré dans la terre, une boîte peinte en noir, recouverte sur le dessus avec un chiffon jaune. En l’ouvrant, ils l’ont trouvé rempli d’os, des entrailles, et des morceaux de chair, l'odeur était si grande qu'ils l’ont rapidement ré- inhumés. Il y avait une quantité de vêtements, chaussures, etc., la robe d'une femme, et les robes de huit ou dix enfants. Certains des vêtements qu'ils trouvaient étaient coupés, apparemment faite avec un couteau. Dans une paire de pantalons qu’ils étendirent sur l’herbe, ils comptèrent dix coups de couteau entre le milieu de la cuisse et la ceinture, il ajoute qu'il «pense à partir des marques qu'il a vu, les meurtres avaient tous été perpétrés le même jour. Michel Godin, qui était au poste en 1828, lorsqu’il a quitté y a laissé 15 cordes de bois dans un hangar, il y avait environ deux cordes restantes, le reste a été brûlé. Sur l'une des pièces de la maison les lettres suivantes ont été écrites :
S. M. T. H. I. F. S. Mars, 27 et 28.
La cloche du bateau a été retrouvée pendu à une branche d'un arbre dans les bois. »
Pour terminer voici une dernière information qui résume bien ce drame.
En juin 1829, les corps de 2 hommes furent retrouvés à quelques miles de la scène macabre et, à côté d’eux, une poutre sculpté par les mots : Quelle tristesse, quelle pitié.
Source :
http://www.comettant.com/bibliothèque/histoire-et-légendes-anticosti/page-3/...
http://www.comettant.com/bibliothèque/histoire-et-légendes-anticosti/page-4/...
http://books.google.ca/books?id=u5FBAAAAcAAJ&pg=PA341&lpg=PA341&dq=le+granicus&source=bl&ots=8V8VyChDm6&sig=BpTHA9jtZpfRZzKgRbMLdf4sNEM&hl=fr&ei=CC1dTt_APMys0AGEjrmFAw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CBsQ6AEwAA =onepage&q=le%20granicus&f=false...
http://books.google.ca/books?id=g6xEAAAAcAAJ&pg=PA96&lpg=PA96&dq=granicus++b.+harrington&source=bl&ots=aAbOHnz_hm&sig=PRTr5ZYqmF8qNmG8-zmEPk_fJ9I&hl=fr&ei=7A1kTvKyJ4fx0gG-k_WmCg&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=2&ved=0CCEQ6AEwAQ =onepage&q=granicus%20%20b.%20harrington&f=false
http://www.wrecksite.eu/wrecksite.as.px
http://www.lighthousefriends.com/light.asp?ID=1617...
http://www.morrin.org/transactions/docsfromclient/books/317/317_f.html...
(1) Note de l’auteur.
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