12/06/2019
Le Premier ministre Justin Trudeau accède encore au pouvoir, cette fois-ci avec un gouvernement minoritaire qui a la lourde responsabilité de construire un nouveau leadership politique dans le contexte d’un Canada divisé, comme le démontre d’ailleurs la nouvelle configuration du pouvoir dans le parlement canadien à l’issue des dernières élections. Au sein même de cette grande hétérogénéité d’acteurs parlementaires qui sont le reflet de la pluralité de valeurs qui traversent l’assemblée nationale, il convient de remarquer que les Noirs sont quasiment absents de sorte que l’inquiétude demeure encore sur la valeur accordée à cette composante importante des communautés racisées dans l’espace public. Cette inquiétude se légitime avec cette dernière vague de nomination de plusieurs élus québécois à différents postes de ministres du gouvernement fédéral. Alors que le Québec qui comporte la plus forte concentration de communautés noires du Canada est sortie renforcée après les nominations effectuées par le caucus libéral, aucun élu noir du Québec ne figure dans le Conseil ministériel. Sachant que les nominations sont certainement articulées autour d’enjeux électoralistes, pour un premier ministre qui est perçu, à tort ou à raison, comme étant l’ami des communautés noires, après l’épisode du black-face qui devrait ternir durablement son image si ce n’était pas le support de plusieurs acteurs de ladite communauté, il y a lieu encore de se questionner sur sa véritable proximité avec ce groupe socio-identitaire sous-représenté dans l’espace politique. L’épisode du black-face, à lui seul, semble montrer d’ailleurs qu’il a une dette morale et politique envers les communautés noires du Québec dont celles d’origine haïtienne qui sont les plus denses du Canada au sein des groupes racisés et qui sont également, de façon systématique, les principales victimes du racisme systémique et de son corolaire, le profilage racial.
Cette dette qu’on ne peut pas chiffrer impose aujourd’hui un recul réflexif sur la pertinence de soutenir continuellement les libéraux au fédéral sans s’attendre en retour à une reconnaissance politique qui se traduit dans l’action. M. Dubourg lui-même, semble en avoir payé les frais après avoir défendu M. Trudeau au sujet de ses frasques en lien avec le black-face grâce à une sortie publique qui n’est pas sans créer de malaise au point que, parmi les siens, certains lui en veulent sérieusement pour sa prise de position qui vient limiter, du point de vue de l’image, la portée des actions perpétrées par M. Trudeau. En dépit de son appui considérable à ce dernier, malgré sa longue carrière politique et sa maitrise apparente du jeu électoral affirmée par tant d’élections réussies, le député de Bourassa n’a pas été retenu pour la formation du nouveau gouvernement canadien. Or, au Québec notamment, rappelons-le, il a fallu au Premier Ministre un soutien de taille, comme celui de M. Dubourg, pour rassurer les communautés noires qui, suite à son intervention, préfèrent mettre sur le compte de l’immaturité, plutôt que celui du racisme, la caricature stéréotypée des personnes noires dont se revêtait M. Trudeau au temps de sa jeunesse. Son appui indéfectible au Premier ministre devant les controverses surmédiatisées entourant le black-face n’a pas permis, malgré tout, son émergence, ne serait-ce que comme icône, pour rassurer la population noire la plus dense du Québec largement affectée par les maquillages outrecuidants d’un leader auquel il continue de s’identifier. Il demeure donc surprenant que, dans le choix des ministres, il n’y eût pas un retour d’ascenseur qui contrebalance les effets pervers de la posture polémique de M. Trudeau, posture qui lui a valu d’ailleurs un certain isolement sur la scène politique mondiale, tant que l’action perpétrée à son plus jeune âge se veut répréhensible.
Pourquoi, après avoir mis en péril sa propre crédibilité politique en défendant l’indéfendable pour sauver son chef, le député de Bourrassa a-t-il donc été écarté du processus de nomination des membres du gouvernement? Qu’est-ce les communautés noires ont gagné avec sa loyauté exprimée clairement par la défense de son chef dans un contexte scandaleux pour lesquels les éventuels soutiens ne sont pas encadrés par les orientations disciplinaires normatives de la ligne de parti? N’a-t-il pas, après ses expériences cumulatives sur les paliers provincial et fédéral, les compétences qui font de lui quelqu’un de ministrable? Ou du moins, la communauté qui l’a porté au pouvoir est-elle considérée comme acquise? Est-ce que l’élection partielle de Jean-Talon qui a permis à Madame Joëlle Boutin de ravir le château fort des libéraux ne devait pas servir de leçon aux libéraux?
Pour bien circonscrire ce débat, il faut comprendre d’abord que l’agenda politique, dans le contexte du fédéralisme canadien, est fortement déterminé par les membres du gouvernement qui forment le cercle décisionnel du Premier ministre. Pour cette raison précise, la capacité d’action et le leadership d’un député sont plus importants lorsqu’il siège également comme ministre, c’est-à-dire comme faisant partie du Conseil des Ministres du gouvernement. L’une des façons d’envoyer un message clair, à l’effet que la communauté noire la plus dense du Québec et du Canada est écoutée, est justement de favoriser son seul représentant au fédéral dans la formation du gouvernement. Nous nous attendions à une nomination qui rassure après la médiatisation des controverses à connotation raciste entourant la polémique du grimage en noir, mais tel ne fût pas le cas. Le vote des Haïtiens étant considéré comme un acquis que les expériences électorales de plusieurs décennies confirment, la nomination d’un Haïtiano-Canadien par le champion présumé du multiculturalisme ne s’inscrit pas dans la stratégie du Premier ministre canadien qui sait comment et où chercher les appuis des communauté noires.
Pour délégitimer ce que nous exposons ici, certains diraient que M. Ahmed Hussen fait partie du gouvernement. Mais, rappelons-le, il ne représente pas le Québec. Il incarne d’ailleurs l’aile dure des politiques libérales en faveur de la déportation massive des migrants haïtiens dont le traitement avait pour fonction de dissuader d’autres migrants qui manifesteraient l’intention de s’établir au Canada de façon irrégulière. Il a géré leur arrivée à la frontière avec une dureté et un zèle exceptionnels qui démontrent clairement un certain mépris de sa part de la dignité de la personne humaine. Fort de ces considérations, la présence de M. Dubourg dans le gouvernement pourrait envoyer un message d’espoir aux afro-descendants québécois qui ont soutenu les libéraux du fédéral dans leur accession au pouvoir à l’effet qu’ils seront entendus et, d’une certaine façon, priorisés dans le cadre de ce nouveau mandat où finalement un acteur évoluant dans le cercle décisionnel pourrait amener plus loin leurs revendications. Cette présence s’inscrirait également dans une perspective de réparation après les remous créés par l’épisode du black-face qui s’avère choquant pour les leaders noirs qui sont encore perplexes sur la signification réelle des dernières images qui ont été rendues publiques.
Frantz Delice PDG du Rics
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