04/12/2025
Culture et Alliances interethniques 8ème édition
Man- Côte d’Ivoire, Festival du Tonkpi, 3- 5 décembre 2025
CONFÉRENCE INAUGURALE
Discours sur :
Les alliances interculturelles à l’épreuve du temps, d’hier à aujourd’hui.
(Une introduction aux études et découvertes sur les alliances interculturelles)
L'histoire de tous les peuples et des peuplements prend sa source dans la préhistoire. De là naissent les recherches et les fouilles archéologiques sur les antériorités nègres longtemps limitées, avant les découvertes scientifiques, entre autres de celles de Cheick Anta Diop(1923- 1986) à l’ère des récentes colonisations. L'intérêt de toutes ces études et découvertes pour nous, est que l'Afrique est le Berceau de l'humanité. Et puisque cette thèse est confirmée et célébrée par la communauté universitaire, il ne peut donc plus être retenu que toutes les grandes valeurs et civilisations prennent leurs sources uniquement en Égypte. Partout en Afrique, il est, sans doute, des vestiges des temps anciens susceptibles de laisser apparaître des traces de vie humaine. Il en va ainsi, d’après la tradition orale, de l’histoire des peuples sortis de terre ou de l’eau, ou encore, descendus du ciel par des chaînes : une partie du peuple Dan ( ou Yacouba) en fait partie. D'où l'idée selon laquelle les fondements historiques des alliances interculturelles sont bien antérieurs à la Charte de Kurukan Fuga (1236) aux assises de Kangaba ( actuel Mali) dont on retrouve des traces écrites aujourd’hui.
Mais que sont-ce, donc les alliances interculturelles ? C’est une pratique sociale sous forme de jonglerie langagière plaisante, qui associe un jeu et un art populaire, héritée d’un pacte sacré à l’intérieur (intra) d’une famille ou d’un peuple et entre ceux-ci (inter), dans le dessein de préserver, de maintenir et de consolider de façon permanente voire perpétuelle une vie communautaire cohérente et harmonieuse, une cohésion sociale voire une cohabitation pacifique, de préférence fraternelle chez un peuple ou sur un territoire soumis à une même logique de bonne gouvernance, à une même réglementation et à un même code de bonne conduite sociale.
Là où des peuples ont vécu , il y a eu des alliances. Là où les mouvements migratoires ont été observés depuis les premières ères de la chasse, de la cueillette et de l'agriculture ( de l'homo sapiens à l'homo habilis et à l'homo faber. Sur cette question fondamentale, Cheick Anta Diop nous rassure en ces termes :
« Selon toute vraisemblance, les peuples africains actuels ne sont nullement des envahisseurs venus d’un autre continent ; ils sont tous autochtones. Les dernières découvertes scientifiques qui font de l’Afrique le berceau de l’humanité excluent de plus en plus la nécessité de peupler le continent africain à partir des autres. » DIOP : 1974 : 11.
Les alliances interculturelles ou les parentés à plaisanterie plongent donc leurs racines dans la nuit des temps qui, pour nous constituent un atout majeur dans nos projets d’actions en faveur de la prévention des conflits, de la cohabitation fraternelle pacifique et de la consolidation des liens intercommunautaires.
Or partout où il y a cohabitation, il y a alliance et synchronicité c'est-à-dire des mécanismes de prévention des conflits et de maintien d'un climat de paix voire d’une quête permanente d'équilibre entre humains ( alliances intra ou interfamiliales, les alliances matrimoniales, les cousinages à plaisanterie ou interethniques), entre les humains et l'univers ( synchronicité), entre les humains et leurs modes de désignation des personnes et des espaces géographiques ( alliances onomastiques), entre les humains les animaux ( alliances totémiques ou totémisation), sur les corps et singulièrement les marques sur le visage ( alliances grapho- physiologiques).
Le bon usage des alliances intra et interculturelles est un atout important mais pas un de suffisant pour le maintien de la Paix car quand tonnent les obus et les canons, que peuvent les alliances interculturelles ?Quand dans un peuple s’installe un dialogue de sourds, que peuvent les alliances interculturelles si ce n’est l’expression de la colère ? Face à la mauvaise foi, que peuvent les alliances interculturelles si ce n’est la méfiance ? Quand des alliés se mettent ensemble contre d’autres alliés, que peuvent les alliances interculturelles si ce n’est un constat de scènes de violence ? Face aux extrémismes, que peuvent les alliances et les alliés ? Beaucoup plus que l’on ne peut l’imaginer peut-être, et l’expérience de la tribu Kel Ansar et ses Alliés au Mali est fort édifiante.
Et que peuvent les alliances interculturelles si les Ecoles de formation des Formateurs n’en font pas une discipline à puissance transdisciplinaire au service de la Diplomatie Coutumière Africaine ? Et voilà donc pourquoi il faut les enseigner dès le bas âge pour que leur bon usage développe des réflexes pour une culture de paix perpétuelle.
Et si l’ère et l’heure de la révolution culturelle africaine avaient enfin sonné pour les générations actuelles et pour une Afrique nouvelle riche de sa diversité culturelle comme socle pour un rayonnement sociopolitique et socio-économique irréversibles ?
Quant à la didactique de la lecture des alliances interculturelles, elle se situe à sept niveaux par approche de gradation ascendante.
- Premier degré : l’observation ou l’écoute
- Deuxième degré : le déclic ( identification d’un trait caractéristique de l’Allié)
- Troisième degré : la provocation stratégique par un jeu de rôle de maître à esclave ou de chef à sujet sous forme de plaisanterie.
- Quatrième degré : de l’adaptation au contexte (contextualisation) à la dédramatisation par théâtralisation ( phase de décrispation)
- Cinquième degré : un savant usage, par négociation et par médiation, des pré-requis ancestraux.
- Sixième degré : du consensus à la prise de décision par fraternisation, ou à la complicité
- Septième degré : une application des rituels du pacte de non-agression. C’est l’étape de la confirmation et de la consolidation des liens de fraternité et du respect du pacte sacré ancestral, un prélude au pardon, à une réparation symbolique et à la transcendance .
La pratique des alliances interculturelles, pour être efficace et s’éloigner de toute velléité de relations toxiques ( toxicité) dans la prévention et le règlement des conflits comme socle de cohésion sociale, doit être reçue comme une science relevant des sciences du langage, un art (artisticité) et une expression spirituelle dont la pratique nécessite un apprentissage, une éducation à la culture de la Paix, une initiation à la rhétorique, à l’esthétique poétique ( poétique du récit) et à la mystique des vibrations cosmiques.
A ce niveau, ce que voient les deux yeux ne suffit pas : il faut activer un troisième œil. D’où la nécessité de créer, à l’instar d’autres Ordres, un Ordre des Spiritualités Negro- Africaines dont l’un des objectifs serait de structurer, d’organiser et d’animer de façon scientifique et reconnaître de façon officielle nos pratiques spirituelles ancestrales auxquelles nous renvoient, entre autres, les travaux du Professeur Moustapha Diabaté sur l’indicamétrie ou l’univers magico religieux et ceux de l’écrivain Jean-Marie Adiaffi ( 1941- 1999) sur le bossonisme.
Ainsi dit, point de parfaites alliances, car celles-ci peuvent dans la pratique être toxiques, sans vertu. Point de pratiques des alliances sans une prise en compte du sacré qui, en nombre de cas, en est le socle et le vecteur, et un atout pour une meilleure appropriation de sa propre culture et de l’histoire de ses Alliés.
Pour ce qui est des alliances interculturelles, quoique les sources soient variées, que les types soient variés, que les usages soient variés, il est un seul but : la signature d’accords, de pactes et de serments à valeur et à puissance d’une quête de paix perpétuelle soit par jumelage, soit par la signature d’accords de coopération ou de partenariat, de serments, de conventions ou de pactes. Pour les sciences du langage, les alliances interculturelles sont un socle à partir duquel peut se construire tout système de méta-communication et de réseautage, et tout accord de paix si l’on sait en faire un savant usage tant théorie qu’en pratique.
Que retenir ?
1. Les alliances interculturelles sont un héritage ancestral, un code de socialisation, un mode de vie communautaire et un pacte sacré qui exige respect mutuel, engagement solennel et consensuel.
2. Point d’alliances à puissance de quête et de maintien de paix et de cohésion sociale nationale sans vertu.
3. Face à la diversité culturelle, les alliances interculturelles ne peuvent être reçues comme une panacée.
4. Que les Alliés de mes Alliés, à défaut d’être mes Alliés, sont des Médiateurs par excellence.
5. Que face aux méthodes de gouvernance d’emprunt et aux extrémismes, les alliances interculturelles peuvent être un mécanisme traditionnel de prédilection pour la prévention, la résolution et la transformation des conflits au service d’un développement endogène dynamique et de la Diplomatie Coutumière Africaine.
De nouvelles hypothèses de recherche s’offrent. Aussi est-ce avec raison qu’ Antonio Machado (1875-1939), interpelle son lecteur en ces termes :
« Caminante, no hay camino,
Se hace camino al andar. »
Autrement dit :« Il n’y a pas de chemin : le chemin se fait en marchant ». Et puisque le «Chemin se fait en marchant », la prochaine étape de mes recherches sur l’expression générique qu’est « alliances interculturelles », consiste dans la production et la vulgarisation d’un jeu électronique à partir de la Carte des alliances interculturelles.
Puisse chaque chercheur se rappeler que savoir citer ses sources dans une production scientifique, c’est aussi faire preuve d’humilité et de rigueur intellectuelles, un prélude au respect non seulement de la pratique de l’éthique de l’honnêteté intellectuelle mais aussi et surtout, pour sa propre brillance en qualité d’Homme honnête et d’honnête Homme c’est-à-dire de personne cultivée « tissée » par sa culture et « métissée par la culture des autres ».
Urbain AMOA
Expert en Diplomatie coutumière africaine