20/10/2026
La canne blanche est un feu rouge. Qui paiera pour que tout le monde s'arrête ?
Le CJARC a rassemblé le 15 octobre plus de 120 personnes, dont une trentaine d'organisations de personnes handicapées venues des dix régions, pour la Journée internationale de la canne blanche. Au-delà de la célébration, les témoignages entendus posent une question que le Cameroun ne peut plus éluder. Qui finance la sensibilisation qui protège ceux que l'on ne voit pas, ou que l'on refuse de voir, sur nos routes ?
Le jeudi 15 octobre 2026, le Club des jeunes aveugles réhabilités du Cameroun (CJARC) a célébré la Journée internationale de la canne blanche à son siège du quartier Ekié, à Yaoundé, sous le thème « Le code pour tous et une route sûre pour chacun ». La particularité de cette édition tenait à la mobilisation. Une trentaine d'organisations étaient représentées par plus de 70 personnes venues des dix régions du pays. À elles se sont ajoutés les déficients visuels de Yaoundé, venus en nombre, au point que la salle s'est révélée trop petite pour les plus de 120 participants.
Chaque année, le CJARC distribue des cannes blanches à cette occasion. Cette fois, plus d'une centaine ont été remises. Le rendez-vous est désormais connu des déficients visuels, qui savent qu'en venant au CJARC le 15 octobre, ils repartent avec leur canne. Derrière cette réussite, il y a une organisation dirigée par le Dr Coco Bertin MOWA, qui a le secret de la mobilisation des ressources et des partenaires pour une cause qui n'attire pas toujours les financements.
Tout s'est déroulé en présence des représentants du ministère des Affaires sociales, de la Commission des Droits de l'homme du Cameroun (CDHC), des syndicats de transporteurs et des auto-écoles. Ceux qui étaient interpellés étaient donc dans la salle, et ils ont entendu.
Les représentants des organisations présentes ont décrit un quotidien éprouvant. Ils ont rapporté que des transporteurs continuent de stigmatiser les personnes déficientes visuelles, en les taxant de « sorciers » dans les grandes villes et les villages. Trouver une moto-taxi ou un taxi devient alors difficile, et traverser la chaussée reste l'épreuve la plus redoutable. Le directeur général du CJARC a évoqué des camarades morts dans des accidents alors qu'ils se déplaçaient avec leur canne, et des cannes brisées par des conducteurs de taxis ou de moto-taxis. Sa comparaison est parlante. « La canne blanche, c'est comme le feu rouge. » Le conducteur qui grille un feu rouge s'expose à des sanctions. Celui qui ignore une canne blanche n'est presque jamais inquiété.
Le plus troublant est que les règles existent. Dans les taxis urbains, les personnes handicapées bénéficient d'un tarif préférentiel de 250 FCFA la journée (de 5 h à 22 h) et de 300 FCFA la nuit, contre 350 et 400 FCFA pour le tarif standard, un régime qu'elles partagent avec les élèves et les étudiants. Dans les cars interurbains, le tarif au kilomètre est réduit de moitié, soit 7 FCFA contre 14 FCFA ou plus pour un adulte. Sur le terrain, pourtant, l'application dépend trop souvent du bon vouloir du chauffeur. Une règle qu'il faut négocier à chaque course n'est plus tout à fait un droit.
C'est ce que la CDHC, représentée par Carlos Simplice FOKEM, a rappelé en développant son sous-thème, qui invitait à faire de la canne blanche un code citoyen de mobilité universelle. La mobilité sécurisée des personnes déficientes visuelles « n'est pas une faveur ». Elle découle des Droits à la vie, à l'intégrité physique, à la dignité et à l'égalité. Le préambule de la Constitution du Cameroun protège les personnes handicapées. La Convention des Nations Unies relative aux Droits des personnes handicapées consacre l'accessibilité (article 9), l'autonomie de vie (article 19) et la mobilité personnelle (article 20). La loi du 13 avril 2010 prévoit, en son article 33, la prise en compte de leurs besoins dans les voies de communication, et le décret du 26 juillet 2018 prévoit, en son article 20, des mesures pour faciliter leur accès aux transports en commun. « À quoi sert de reconnaître le droit à la mobilité si une personne aveugle ne peut traverser un carrefour en sécurité ? »
La CDHC a aussi rappelé son rôle. Elle exerce un mandat indépendant de promotion et de protection des Droits de l'homme, et contribue au suivi des engagements de l'État en matière de Droits des personnes handicapées, avec la participation des intéressés eux-mêmes. Elle a évoqué un cas où des personnes déficientes visuelles avaient dénoncé des mauvais traitements et la destruction de leurs cannes blanches après une manifestation pacifique à Yaoundé, et dont elle s'était saisie d'office. Elle a enfin invité les victimes, leurs familles et les témoins à ne pas rester silencieux, en rappelant son numéro vert gratuit, le 1523.
D'une année à l'autre, la célébration garde pourtant la même forme, avec des marches organisées, une distribution de cannes, puis le silence. Dès le lendemain, les automobilistes, à commencer par les conducteurs de moto-taxis, reprennent leurs habitudes et la stigmatisation que l'on connaît à l'égard de citoyens qui n'ont jamais choisi d'être déficients visuels. Le CJARC ne manque pas de propositions. Il demande que les auto-écoles intègrent un module sur la canne blanche, pour que les futurs conducteurs sachent ce qu'elle signifie et comment réagir. Il rappelle aussi aux personnes déficientes visuelles que leur canne n'est pas faite pour rester dans un sac. Visible, elle prévient les autres usagers.
Reste la question de fond. Si des campagnes de communication et de sensibilisation doivent être menées durablement, qui les finance. L'État, les organisations de personnes handicapées, ou la société tout entière ? La réponse ne peut pas être « les personnes concernées seules ». La Convention des Nations Unies demande d'ailleurs aux États de sensibiliser l'ensemble de la société et de combattre les préjugés (article 8). Concrètement, le partage de la charge pourrait s'organiser comme suit.
• L'État inscrit la sensibilisation à la canne blanche dans ses campagnes de sécurité routière, prévoit une ligne budgétaire pour les actions durables et veille à l'application des tarifs préférentiels.
• Les auto-écoles et les syndicats de transporteurs, qui étaient dans la salle, intègrent le module de formation demandé, en font une condition de l'apprentissage, puis relaient le message auprès de leurs membres.
• Les entreprises et les partenaires techniques et financiers soutiennent ces actions dans le cadre de leur responsabilité sociale.
• Les médias consacrent des espaces d'intérêt public, dans les langues que comprennent les conducteurs.
• Les organisations de personnes handicapées apportent leur expertise et leur mobilisation, comme le fait le CJARC, sans porter seules la charge financière.
Personne ne demande aux piétons de payer pour que les feux rouges fonctionnent. Si la canne blanche est un feu rouge, comme le dit le Dr Coco Bertin MOWA, directeur du CJARC, alors sa reconnaissance par tous est une responsabilité collective. Le CJARC montre qu'avec de la mobilisation et des partenaires, on peut déjà beaucoup. À nous tous de faire en sorte que cela dure bien au-delà du 15 octobre.
CDB