24/08/2026
Saviez-vous que le Saint-Suaire de Turin doit plus ou moins son arrivée en Italie à une princesse chypriote ?
Avant toute chose, précisons-le : cet article ne cherche absolument pas à trancher la question de l’authenticité du Saint-Suaire de Turin. Il ne s’agit ni de démontrer qu’il s’agit véritablement du linceul du Christ, ni de réfuter cette croyance.
Ce qui nous intéresse ici est beaucoup plus simple — et historiquement fascinant : le parcours de cette relique jusqu’à Turin, et le rôle joué dans cette histoire par une princesse née à Nicosie.
Car sans Anne de Lusignan, princesse de Chypre devenue duchesse de Savoie, le destin du célèbre Linceul aurait peut-être été très différent.
De Lirey à Saint-Hippolyte
Le Linceul apparaît dans la documentation occidentale au milieu du XIVe siècle, lorsqu'il est associé à Geoffroy de Charny, chevalier français et fondateur de la collégiale de Lirey (France).
À la génération suivante, il passe à sa petite-fille Marguerite de Charny.
En 1418, dans le contexte particulièrement dangereux de la guerre de Cent Ans, l authenticité du linge tout autant aussi contesté que sous la menace de bandes armées durant ces années de trouble , les chanoines de Lirey confient le précieux tissu à Marguerite (son héritière légale) et à son époux, Humbert de Villersexel, comte de La Roche, pour le mettre à l' abris. Celui-ci le met à l'abri dans ses possessions de Franche-Comté.
Le Linceul arrive alors à Saint-Hippolyte, dans le Doubs, où il sera conservé et exposé pendant plusieurs décennies .
L'église collégiale de Saint-Hippolyte peut d'ailleurs aujourd'hui encore rappeler un fait assez extraordinaire : le Saint-Suaire y aurait été conservé et vénéré de 1418 à 1452, soit pendant 34 années. Des ostensions publiques étaient même organisées à Pâques.
Mais Marguerite de Charny n'entend pas rendre le Linceul aux chanoines de Lirey. Elle entreprend même plusieurs déplacements avec celui-ci, notamment à Chimay, Mons (Belgique ) et à Germolles (France ) où il est publiquement présenté.
Et c'est là que l'histoire prend un tournant décisif.
Une princesse de Chypre entre dans l'histoire du Saint-Suaire
Anne de Lusignan, également appelée Anne de Chypre, naît à Nicosie en 1418.
Elle est la fille de Janus de Lusignan, roi de Chypre, et de Charlotte de Bourbon. En 1433, elle épouse Louis, fils du duc de Savoie ; lorsque celui-ci devient duc sous le nom de Louis Ier, Anne devient duchesse de Savoie.
Elle n'est donc pas simplement une princesse chypriote installée en Europe occidentale.
Elle appartient à l'une des grandes dynasties issues des croisades : la maison de Lusignan, qui règne encore sur Chypre au XVe siècle et revendique également les titres de roi de Jérusalem et de roi d'Arménie.
Et c'est précisément cette princesse venue de Chypre qui va se retrouver au cœur de l'histoire du Saint-Suaire.
Genève, 1453 : le grand transfert
Au début des années 1450, Marguerite de Charny, désormais v***e d'Humbert de Villersexel, cherche une solution pour assurer l'avenir de la relique.
Elle se rapproche alors de la cour de Savoie, avec laquelle sa famille entretient déjà des liens.
En 1453, elle rencontre le duc Louis Ier et Anne de Lusignan à Genève.
Le 22 mars, un accord est conclu.
Marguerite remet le Saint-Suaire au duc de Savoie en échange notamment du château de Varambon, ainsi que de revenus liés à la seigneurie de Miribel.
Autrement dit, le Linceul entre officiellement dans le patrimoine de la maison de Savoie.
Et c'est ici qu'il faut être précis : les sources parlent d'une cession au duc Louis Ier, et non d'un achat effectué juridiquement par Anne elle-même.
Mais la présence d'Anne de Lusignan n'est certainement pas anecdotique .
Les historiens ont souligné la profonde religiosité du couple ducal , et encore davantage de Anne, très pieuse, et les liens qui unissaient Marguerite de Charny à la cour de Savoie. Une étude relativement récente consacrée à Anne sur des sources primaires de chronique médiéval, rappele que Anne élevé à Chypre, dans une société où la vénération des reliques sacrés était très importante, était possiblement présente chaque année à la procession du monastère de panagia acheiropoietos de lapithos, la procession la plus populaire de l époque, dans une cérémonie pourtant de confession orthodoxe autour du mandylion (une image du Christ non faite de la main de l homme !! Sic! ) et apporte un éclairage particulièrement intrigant sur l intérêt que elle aurait porté au linceul qui lui aussi représentait le visage du Christ.
De Chypre à Chambéry
Le Linceul est désormais savoyard.
La Sainte-Chapelle du château de Chambéry avait été construite plusieurs décennies auparavant, entre 1408 et 1430, sous Amédée VIII de Savoie
Ce n'est qu'en 1502, sous le règne de Philibert II et de Marguerite d'Autriche, que le Saint-Suaire y est transféré solennellement et qu'il y reçoit une résidence beaucoup plus stable.
Pendant près de trois quarts de siècle, Chambéry devient ainsi le principal sanctuaire du Saint-Suaire (125 années).
Et finalement… Turin
Le Linceul restera lié à Chambéry jusqu'en 1578.
Entre-temps, la situation politique de la maison de Savoie a profondément changé.
En 1563, Emmanuel-Philibert de Savoie fixe sa capitale à Turin, au cœur de ses possessions italiennes. Mais le Saint-Suaire ne suit pas immédiatement la cour.
Il faut attendre 1578.
Cette année-là, le cardinal Charles Borromée, archevêque de Milan, souhaite se rendre à pied à Chambéry pour vénérer la relique. Emmanuel-Philibert saisit cette occasion pour faire transférer le Linceul à Turin.
Le 14 septembre 1578, le Saint-Suaire arrive dans la ville.
Il n'en repartira plus durablement.
Et voilà comment, après un parcours qui l'avait conduit de Lirey à Saint-Hippolyte, puis à travers la Bourgogne et la Franche-Comté jusqu'à Chambéry et à la cour de Savoie, le célèbre tissu finit par devenir le Saint-Suaire de Turin.
Mais derrière cette histoire , dont les italiens sont si fière , se cache un étonnant épisode chypriote :
la femme qui se trouvait au cœur de la cour qui accueillit le Saint-Suaire en Savoie était une princesse née à Nicosie : Anne de Lusignan, fille du roi de Chypre.
Ainsi, le chemin qui mène aujourd'hui le visiteur jusqu'à la cathédrale de Turin passe, indirectement, par Chypre et la dynastie des Lusignan.