31/03/2026
Essai sur Isaac Comnène, le royaume dynastique des Lusignan, la très récente et fragile République de Chypre — et tout le reste !!
(Et en bonus, attention spoiler : une conclusion assez caustique)
Royaumes-cités antiques fragmentés, période divisée après 1974, Empire romain d’Orient, Alexandre le Grand, domination romaine, byzantine, vénitienne, ottomane ou coloniale britannique : dans la plupart des cas, l’île est soit fragmentée, soit gouvernée depuis l’extérieur.
Un examen chronologique de l’histoire chypriote montre que les périodes durant lesquelles l’île fut simultanément indépendante, unifiée et gouvernée depuis son propre territoire sont extrêmement rares. Elles se limitent à trois moments précis : le règne d’Isaac Comnène (1184–1191), le long règne de la dynastie des Lusignan (1192–1489), et, à l’époque contemporaine, la République de Chypre entre 1960 et 1974 (même si elle a perdu deux petites portions de son territoire au profit des bases souveraines britanniques). En dehors de ces brèves parenthèses, Chypre n’a presque jamais exercé une souveraineté politique insulaire pleine.
1184–1191 : Isaac Comnène
1192–1489 : Royaume des Lusignan
1960–1974 : République de Chypre
Toutes les autres périodes relèvent d’un contrôle extérieur — quelle que soit la culture dominante ou la langue administrative — ou d’organisations territoriales fragmentées ou divisées.
Rendons donc à César ce qui est à César… ou plutôt, rendons à Isaac et à la dynastie des Lusignan l’honneur qui leur revient (même s’ils n’étaient pas chypriotes de naissance à l’origine).
I. Antiquité : des royaumes-cités autonomes mais jamais unifiés
(env. XIe–IVe siècle av. J.-C.)
Multiples royaumes-cités indépendants les uns des autres
Aucune unité politique à l’échelle de l’île
Soumissions répétées :
Assyrienne
Égyptienne
P***e achéménide (durable et structurellement déterminante)
👉 Autonomie locale ≠ souveraineté insulaire unifiée
II. Alexandre le Grand et la période hellénistique
(332–58 av. J.-C.)
Alexandre le Grand (332 av. J.-C.)
Chypre se rallie à lui
Intégration dans un empire macédonien
Fin des dynasties locales indépendantes, Alexandre et ses successeurs gouvernent Chypre depuis l’extérieur
Les Ptolémées d’Égypte (294–58 av. J.-C.)
Chypre gouvernée depuis Alexandrie
Stratèges nommés par les Lagides
Île utilisée comme base navale et fiscale
👉 Puissance impériale extérieure malgré l’hellénisation
III. La période romaine
(58 av. J.-C. – env. 330 apr. J.-C.)
Annexion directe par Rome
Province romaine
Gouverneurs nommés par Rome
Fiscalité et décisions politiques prises hors de l’île
👉 Chypre = province impériale classique
IV. La période byzantine
(env. 330–1184)
Chypre byzantine
Province de l’Empire romain d’Orient
Gouverneurs nommés depuis Constantinople
Aucun pouvoir politique insulaire autonome
Le condominium byzantino-arabe
(688–965, au sein de la période byzantine)
Accord entre :
l’Empire byzantin
le califat omeyyade puis abbasside
Administration locale byzantine maintenue
Partage égal des recettes fiscales
Démilitarisation relative de l’île
👉 Souveraineté partagée, pas indépendance
Fin de la période byzantine
Reconquête byzantine complète en 965
Retour à une administration impériale classique
Fin définitive en 1184 avec Isaac Comnène
V. Isaac Comnène
(1184–1191)
Rupture avec Constantinople
Pouvoir exercé depuis Chypre
Contrôle de l’ensemble de l’île
Diplomatie, fiscalité, armée et monnayage INDÉPENDANTS
⚠️ Régime autoritaire, souvent vu comme un usurpateur
✔️ Mais souveraineté INSULAIRE et totale
👉 Première véritable indépendance chypriote unifiée
VI. L’épisode templier
(1191–1192, env. 10–11 mois)
Richard Cœur de Lion conquiert Chypre (1191)
L’île est vendue à l’Ordre du Temple
Les Templiers :
ne gouvernent pas Chypre comme un État
l’administrent comme un bien financier
répriment durement la population
incapacité à gouverner durablement
Revente rapide de l’île à Guy de Lusignan (1192)
👉 Possession temporaire, non souveraine, non insulaire
👉 Pas une période d’indépendance chypriote
VII. Le royaume des Lusignan
(1192–1489)
Capitale à Nicosie
Rois résidents
Administration locale, justice et fiscalité
Politique étrangère décidée sur l’île
Reconnaissance internationale
📌 Malgré l’origine franque de la dynastie :
Le pouvoir est INSULAIRE
Chypre n’est ni une colonie ni une province
👉 Près de 300 ans de véritable INDÉPENDANCE
VIII. Le long retour au contrôle extérieur
(1489–1960)
Venise (1489–1571) → gouvernée depuis Venise
Empire ottoman (1571–1878) → gouvernée depuis Istanbul
Empire britannique (1878–1960) → gouvernée depuis Londres
👉 Dans tous les cas :
centres de décision situés hors de Chypre
IX. 1960–1974 : la parenthèse moderne
République de Chypre indépendante
Institutions souveraines
Pouvoir exercé depuis l’île
INDÉPENDANCE INSULAIRE complète (ou presque)
Fin brutale en 1974 : l’île est divisée, et de facto la République de Chypre ne peut plus exercer son autorité sur l’ensemble du territoire
Conclusion (délibérément provocatrice)
Si l’on adopte une définition stricte de l’indépendance de l’île de Chypre — une île unifiée, gouvernée depuis elle-même, sans centre décisionnel extérieur — alors une conclusion s’impose : deux figures/entités médiévales chypriotes rivalisent largement pour occuper cette place (et peut-être même plus légitimement, malgré le manque de reconnaissance dont elles souffrent) face à celles construites plus t**d (EOKA, Makarios) et érigées en héros modernes (mais contestés) de l’indépendance chypriote.
Isaac Comnène et la dynastie des Lusignan apparaissent rétrospectivement comme les seules véritables incarnations de la souveraineté politique insulaire. À l’inverse, l’EOKA, souvent célébrée comme le mouvement fondateur de l’indépendance, ne luttait pas pour l’indépendance mais pour l’Enosis. L’indépendance de 1960 fut davantage le résultat d’un compromis géopolitique imposé que l’aboutissement d’un projet politique chypriote mûr et explicitement revendiqué. Quant à l’EOKA B (désolé, mais c’est la même chose) — tout comme la TMT depuis 1960 — ses actions en 1974 ont directement contribué à l’effondrement de cette fragile souveraineté insulaire.
La figure de Makarios III, souvent érigée en symbole de l’indépendance qu’il défendit en 1974, pose également question. Avant 1960, il favorisait l’Enosis ; l’indépendance n’est devenue une option que plus t**d, lorsqu’elle est devenue politiquement inévitable. Son éloignement progressif de la junte grecque (qu’il détestait, et dont la fonction présidentielle n’était finalement pas si désagréable…), ainsi que son rôle dans la crise constitutionnelle des années 1960, rendent difficile une lecture univoque de son héritage comme défenseur de l’indépendance chypriote pour toutes les communautés.
Cela mène à une conclusion encore plus troublante : pour identifier de véritables figures de l’indépendance politique chypriote, acceptées par tous, il faut remonter très loin dans le temps, à une époque où l’identité chypriote turque musulmane n’existait pas encore — ce qui pose inévitablement problème pour unir aujourd’hui les deux principales communautés autour d’une même figure historique.
Mais si l’on admet que les Chypriotes turcs sont en grande partie des populations locales converties, alors :
Isaac Comnène pourrait être une telle figure, mais son règne fut bref, personnel, sans racines dynastiques durables ; il n’a pas eu le temps de s’intégrer dans le substrat social chypriote ni d’être reconnu comme véritablement chypriote. Il n’était pas originaire de l’île, mais un Byzantin dissident de Constantinople cherchant à se créer un empire personnel. On peut imaginer que, si une dynastie avait suivi, elle se serait assimilée de la même manière — voire mieux — que les Plantagenêt en Angleterre, les Orange aux Pays-Bas, les Habsbourg en Autriche ou les ducs de Savoie lors de l’unification italienne. Malheureusement, Richard Cœur de Lion ne lui en laissa pas le temps, après un accueil pour le moins hostile (une autre histoire).
La dynastie des Lusignan, en revanche, offre le seul exemple d’un État chypriote indépendant, stable et unifié sur le long terme, même si elle s’inscrit dans un contexte de conquête similaire. Pourtant, son caractère latin, catholique et initialement non hellénophone l’a longtemps fait percevoir comme une domination étrangère (et c’est encore le cas aujourd’hui), plutôt que comme une souveraineté chypriote. Elle manquait d’une identité chypriote pleinement légitime et représentative des populations qu’elle gouvernait — en partie pour des raisons linguistiques, mais surtout religieuses (les premiers rois Plantagenêt ne parlaient pas non plus un mot d’anglais avant d’adopter la langue locale, tout comme les Lusignan adoptèrent plus t**d le grec). Cela rend difficile pour les Chypriotes de s’y identifier.
Chypre souffre peut-être encore aujourd’hui de ce vide mémoriel : l’absence d’une grande figure unanimement reconnue de l’indépendance politique chypriote — insulaire, durable et pleinement légitime — comparable à un Clovis, un Charlemagne ou un Napoléon (pourtant corse) ; à Guillaume le Conquérant (lui aussi étranger) ; à Washington, Jefferson, Franklin, Lincoln ; à Otton le Grand, Garibaldi, Kapodistrias, Atatürk, Gengis Khan, et bien d’autres. Une singularité historique qui continue d’alimenter les ambiguïtés identitaires et politiques de l’île.
Quelle figure incarne le mieux une image crédible de l’indépendance politique du peuple chypriote, et pourrait servir de modèle et de symbole commun de l’indépendance et de l’identité chypriotes ?
Aucune, malheureusement — pour l’instant… peut-être un jour.
Mais Chypre en a-t-elle réellement besoin ? Certaines nations indépendantes n’en ont pas eu besoin pour devenir des États-nations.