02/02/2017
Victor Loret et la découverte de la statue de Djaï
Si l'une des plus importantes découvertes de Victor Loret demeure, en mars 1898, la tombe d’Aménophis II - qui, souvenons-nous, délivra une "cachette" contenant 17 momies royales - il ne faut néanmoins pas oublier qu'il a également fouillé à Dashour auprès de Jacques de Morgan, ainsi que sur le vaste secteur de Saqqara concomitamment à ses fouilles de la Vallée des Rois.
C'est le 15 août 1897 qu'il se rend pour la première fois à Saqqara et découvre, avec le Raïs Roubi, "attaché au Service des antiquités depuis les débuts de Mariette", le champ de fouilles pour lequel il a opté : "Aussi, si j'ai choisi, comme champ d'étude, un territoire ayant comme centre la pyramide de Téti, ce n'est pas que j'espérais être plus heureux avec Téti qu'avec Ounas ou qu'avec tout autre roi ; j'ai simplement jeté mon dévolu sur un terrain qui n'est pas trop éloigné de la maison de Mariette et qui présente l'avantage de n'avoir été que très peu fouillé, et toujours avantageusement, comme en témoignent les mastabas de Merâ et de Qa-qem-nà qu'y a découverts M. de Morgan", précise-t-il.
Il dégagera notamment deux mastabas ainsi que le tombeau de la reine Apou-it. Grâce aux notes et journaux de fouilles qu'il a laissés, "nous pouvons tirer des informations nouvelles sur la zone fouillée et les plus de 1000 objets découverts" nous rappelle Patrizia Piacentini, titulaire de la chaire d’égyptologie à l’Université de Milan depuis 1993 et responsable du "Fonds Loret" qui acquis par la bibliothèque en 2002.
Parmi les nombreux artefacts exhumés, se trouve la merveilleuse statue d'ébène de Djaï. Lors de sa communication faite à l'Institut égyptien dans la séance du 5 mai 1899 sur les "Fouilles dans la nécropole memphite (1897-1899)”, Victor Loret retrace l'histoire de la découverte : "Enfin, l'un des plus jolis objets fut trouvé le 12 janvier 1899, à l'ouest de la pyramide de la reine Apou-it, entre le puits n° 9 et la paroi de la pyramide, à environ 2 mètres au-dessus du sol antique. C'est une magnifique statue de bois (E. 33255), mesurant environ 0m,60 de hauteur et représentant un personnage debout, en marche, portant le vêtement à tablier triangulaire (XVIIIe- XIXe dyn.). Le socle de la statue était posé à plat, bien horizontalement ; les pieds y adhéraient encore, dirigés vers le sud.
La partie supérieure de la statue était tombée sur le dos, dans les déblais. Le bois est très finement travaillé, mais il est recouvert de plusieurs épaisseurs de fine étoffe et enfin d'une couche de stuc qui permettait de donner plus de finesse encore aux détails, l'étoffe et le stuc épousant très étroitement les moindres contours du bois. C'est là un fort bon spécimen, peut-être unique en son genre, d'une statue de bois complète, car il est à supposer que toutes les grandes statues de bois étaient, comme celle-ci, recouvertes d'un enduit qui est tombé dans la plupart des statues qui nous sont parvenues. J'imagine facilement que le célèbre Sheikh-el-beled était, quand il sortit tout battant neuf des mains du sculpteur, revêtu d'une couche d'étoffe et de stuc minutieusement fouillée et très vraisemblablement décorée de peinture. On ne s'expliquerait pas, sans cela, que les plus belles statues de bois soient généralement formées de pièces et de morceaux fort mal agencés et appariés, sans le moindre souci de l'harmonie dans les teintes, le grain ou la direction des fibres du bois. Notre personnage, nommé Djaï, était Mpâ-hâ, suivant intime du roi en toutes ses courses, scribe royal et chef de la cavalerie."
Nous voilà en face d'un personnage bien important. La statue dégage une noblesse, un esthétisme, une finesse, une élégance, qui viennent bien sûr de la qualité du travail, mais qui sont rehaussés par la douceur de l'expression et la chaleur du bois. L'ébène, qui est facilement reconnaissable par son apparence, n'était pas toujours de couleur noire, mais parfois de 'miel sombre', comme dans le cas présent. Cette essence précieuse et rare était généralement "importée" ou offerte à pharaon par les tribus du Soudan et de Nubie. Ainsi, du fait de la rareté de ce bois, les statues en ébène sont le plus souvent de petite taille.
Le visage de Djaï est beau, parfaitement symétrique et très expressif. Les yeux et les sourcils sont bien dessinés. Les lèvres sont closes mais esquissent, timidement, un sourire d'une douceur qui éclaire l'ensemble de sa physionomie.
Le regard est attiré par le beau collier à quatre rangs de perles. Il s'agit de "l'or de l'honneur", distinction accordée par pharaon à des courtisans ou militaires ayant accompli des actes de bravoure ou de vaillance.
Sa chevelure est magnifiquement travaillée ; le sculpteur, extrêmement habile, a fait des prodiges pour rendre de façon précise les mèches finement tressées qui couvrent la moitié du front et descendent en dégradé jusqu'au niveau du cou, cachant les oreilles.
Il est vêtu d'une chemise à courtes manches et d'un long pagne, noué à la ceinture, qui descend jusqu'au dessus des chevilles. Le devanteau est élégamment plissé.
Mais Djaï a souffert des affres du temps. Son bras gauche, comme 'blessé' ,en témoigne…
Dans "L'Égypte des pharaons au Musée du Caire", Jean-Pierre Corteggiani, décrit la statue de fort belle manière et apporte cette intéressante précision :"C'est seulement en 1936 que débarrassée de son enveloppe de tissu, elle se révéla être l'un des plus beaux exemples de la statuaire privée de la XVIIIe dynastie, juste avant l'intermède amarnien." Et son admiration ne s'arrête pas là : "Tout, dans cette oeuvre raffinée, rappelle les superbes reliefs méplats du temps d'Aménophis III, que l'on peut admirer dans les tombes thébaines des Kherouef, Khâemhat et autre Ramosé.”
La statue de Djaï - JE 6257 - CG 11720 - est désormais exposée au musée de Louqsor - l'ancienne Thèbes, rayonnante capitale du Nouvel-Empire - où elle ne cesse de ravir l'ensemble des visiteurs.
Marie Grillot
Sources
“Fouilles dans la nécropole memphite (1897 - 1899)”, Victor Loret, Cairo, 1899
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/loret1899/0005/scroll?sid=6813aae6d716676f8f18059b7c654010
“L'Égypte des pharaons au Musée du Caire”, Jean-Pierre Corteggiani, Hachette, 1986
“Ancient Egyptian Materials and Industries”, A. Lucas,J. Harris
https://books.google.fr/books?id=wWHvAgAAQBAJ&pg=PA435&lpg=PA435&dq=ebony+in+ancient+egypt&source=bl&ots=nUyeBMFfAw&sig=6nQttskTKJv60cwlk4aGyLvo-PY&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiIhsPz1bfRAhVJvBoKHfn2Ay84ChDoAQgxMAI =onepage&q=ebony%20in%20ancient%20egypt&f=false
“Patrizia Piacentini nous ouvre les archives du grand égyptologue Victor Loret”
http://egyptophile.blogspot.fr/2015/09/patrizia-piacentini-nous-ouvre-les.html?q=patrizia
Biblioteca e archivi di Egittologia, Università degli Studi di Milano
https://www.facebook.com/pages/Biblioteca-e-Archivi-di-Egittologia-Universit%C3%A0-degli-Studi-di-Milano/198497800181599?fref=ts
“Victor Loret : un égyptologue haut de gamme, musicologue, philologue, lexicologue… et botaniste”
http://egyptophile.blogspot.fr/2014/06/victor-loret-un-egyptologue-haut-de.html?q=loret