24/08/2026
Depuis 2023, la FFCAM et l'Ecole nationale de ski et d'alpinisme œuvrent pour favoriser l'accès d'un plus grand nombre de femmes à la pratique de l'alpinisme, à travers un cursus de formation dédié.
Ci dessous le récit et les photos de Jean Annequin, qui raconte l'arête Sud-Est de Blaitière dans le cadre de ce projet.
Le réveil sonne quand je suis encore plongé dans mes pensées. Un peu tôt, on se réveille à 3h. Aurait-il été plus judicieux de le mettre à 4h pour gagner une heure ? Sûrement pas, sinon la soupe de pois cassés au gingembre d'Emma sera froide à notre retour. Notre bambée rocailleuse à l'aiguille de Blaitière risque d'être longuette.
Le pas léger, dans une ambiance à peine fraiche, nous rejoignons les pentes glacées dans le cirque de l'envers de Blaitière. Pas besoin de guêtres aujourd'hui. D'ailleurs cela fait un moment qu'elles restent à la maison. La neige est glacée. Nos pointes de crampons mordent à peine et rayent la glace dans certains passages. Mon estomac se serre quand je vois la cordée de Mathilde et Laure évoluer derrière moi. Elles ont de l'expérience et s'appliquent dans leur pas. Mais les voir évoluer encordées dans ces pentes raides sans possibilité de s'attacher me tend. Un faux pas, un planté de piolet mal assuré et… Alors mon cerveau se comprime et je distille autant que je peux de la confiance et de l'attention par quelques mots fermes.
Au petit jour, après presque 2h d'attention et nos mollets archi-tendus comme des cordes d'arbalètes, nos esprits retrouvent le calme. Nous sommes au pied de l'arête, les crampons rangés au fond du sac. Ils ne serviront que t**d ce soir. Les fissures de granit sont devant nous. Il ne nous reste plus qu'à gravir cette arête qui s'élance vers le ciel.
Je repense à la première par les frères Leininger en 1937. Jean et Raymond, des « Parisiens » membres du groupe de Bleau. Fins grimpeurs, et surtout compagnons de Pierre Allain à la face N des Drus, à la face S de la Meije. Pour gravir cette arête Sud-Est de Blaitière, ils sont partis du bivouac « Bobi Arsandaux ». Qui le connaît, celui-ci ? Ils l'ont construit en 1931, après la 2e tour de cette arête, en mémoire de leur ami disparu à l'aiguille Verte l'été précédent.
Jean et Raymond ont caractérisé cette arête de Blaitière comme un itinéraire assez long, intéressant, avec de très belles vues et surtout « assez peu soutenu ». Ce dernier attribut me fait sourire quand je me vois partir avec ma rangée de « friends », ma corde « opéra » et mes chaussons. L'histoire montrera qu'elle deviendra une « classique » d'après-guerre quand les guides de Chamonix poseront une corde fixe dans la longueur clef. Aujourd'hui je pourrais presque coter cette longueur d'un 6a augmenté (comme dirait Étienne Klein). L'augmentation des valeurs par les sentiments qu'ils procurent. Ces fins rochassiers bleausards avaient la magie de courir sur le rocher.
C'est la 5e fois que je parcours cette arête et elle m'émerveille toujours autant. Emma, la gardienne de l'Envers, m'a dit qu'elle n'avait pas été gravie cet été. Surprenant ! Mais peut-être que la descente inquiète.
Pour l'instant, avec Laure, Mathilde et Chloé, notre concentration est dans le plaisir des fissures. Cette ascension s'inscrit dans le cursus de formation pour favoriser l'accès d'un plus grand nombre de femmes à l'alpinisme, organisé par la FFCAM et l'ENSA. Chacune d'entre elles a déjà une belle liste d'ascensions. Après un premier temps au mois de juin pour valider les fondamentaux de la pratique, il leur a été proposé deux courses à la carte pendant l'été, à coconstruire avec un « prof de l'ENSA ».
Mais pour cette ascension, de quoi avions-nous envie ? Se faire plaisir là-haut est une base. Mais au retour de cette voie, qu'est-ce que Laure, Mathilde et Chloé en retireront ?
Difficile à écrire à l'avance, mais pour moi cela passait inévitablement par : des heures perchées sur le caillou où il faut gérer son effort, une recherche fine de l'itinéraire en se mettant dans la peau des premiers, un itinéraire peu ou pas équipé, des fissures qui nous surprennent par leur cotation qui semblent débonnaires mais qui réveillent une fois dedans, et bien sûr une descente pas écrite à l'avance. Après de multiples échanges, nous nous sommes fixés sur cette arête à Blaitière.
Les longueurs se sont enchainées. On se rappellera presque plus du 4b, du 3a que des V+ anciens ! Des passages où il vaut mieux contourner un pilier et emprunter une belle fissure que de se lancer dans une dalle à gratons. La vieille corde en chanvre dans la cheminée a fini au pied, encastrée dans une fissure. Elle trône là comme pour rappeler l'histoire. Mais les tiges de fer forgé sont toujours solidement plantées dans le granit.
À 14h30, nous sortons au sommet. Une autre course commence. Les dernières fois, je redescendais par l'arête Bregaud et le glacier des Nantillons. Aujourd'hui il n'est plus question de ça. Je soupçonne qu'un jour cette arête finira en bas.
J'ai opté pour une descente versant Envers des Aiguilles en rejoignant les rappels de l'éperon Troussier au Ciseaux. Mais pour rejoindre ces rappels, il nous faut équiper 6 rappels dans une face que j'ai souvent remontée pendant la traversée des aiguilles de Chamonix mais que je n'ai jamais descendue. Un peu d'attention, un peu d'automatisme pour que les rappels s'enchainent. À chaque relais, il faut trouver l'emplacement, tester la solidité de l'amarrage puis poser une cordelette ou des pitons, se retrouver à 4 pendus sur le relais, rappeler la corde sans la coincer et enchainer. Pour Laure, Chloé et Mathilde, il y a une découverte dans l'engagement de cette descente. Répéter ces gestes avec détermination et précision, c'est comme une table de multiplication. 2x2 est une évidence pour nous. Mais pour un tout petit enfant, il a besoin d'apprendre. 458x67, c'est un crux pour nous. Alors il faut s'entrainer à ces complexités pour que le jour où l'on doit s'échapper d'une montagne, la réponse au 458x67 vienne comme un automatisme.
Nos pas ont franchi la porte du refuge à 19h39, Emma venait de poser la soupe brulante sur la table. C'est quand même un sacré bon refuge, l'Envers des Aiguilles. Qu'est-ce que l'on y mange bien et l'accueil incroyable. MERCI EMMA.
Dans les prochaines semaines, Laure, Mathilde et Chloé repartiront pour leur 2e course à la carte avec un autre « prof ». Profitez de ces moments d'apprentissage. Ils sont forts et magiques. J'aurai presque un peu de nostalgie de ne pas être à votre place.