31/01/2014
Tout a commencé au Panama ..
Bienvenue à Ella Drua, « Le peuple de la colline et du rio »
Discussion à la terrasse d’un café du quartier colonial de Panama City, à deux pas de l’océan Pacifique et des navires qui entrent et sortent du célèbre Canal de Panama: “Ah ouais, tu vas voir les Indiens? Arrête, c’est Disneyworld! Ils se déshabillent quand vous arrivez pour faire leur danse et remettent leur jean et casquette dès que la pirogue est partie! Ils ont même des téléphones portables depuis des années!”. J’ai entendu cette rengaine de nombreuses fois lorsque j’invitais des touristes sac-à-dos qui “faisaient” le Panama, à m’accompagner dans la communauté amérindienne d’Ella Drua, située à une cinquantaine de kilomètres de la forêt de gratte-ciels de la capitale.
La quête de l’exotisme pur, de l'authentique, ou plutôt de l’image que l’on se fait de l’authentique, entraîne le plus souvent un certain scepticisme de notre part concernant les populations indigènes accueillant des touristes. Beaucoup, par abus de méfiance, se privent de quelque chose de très beau et de plus en plus rare de nos jours lorsqu’il est fait dans des conditions de respect: la rencontre avec des hommes et femmes de cultures très différentes et l’approche d’une autre conception de la vie, de la forêt, du fleuve, des ancêtres...
Des voyageurs un peu plus curieux et surtout sans préjugé, font le choix chaque année de partir avec la Route des Sens, à la rencontre des communautés amérindiennes du Panamá. Durant deux semaines, les voyageurs partagent la vie de trois communautés amérindiennes aux modes de vie très différents les uns des autres (Embera-Wounaan, Ngabe et Kuna). Points communs: l'hospitalité, le respect de la Terre-Mère et une autre vision du monde.
Ella Drua est en général la première communauté où nous nous rendons. Les voyageurs (moi, compris) sont généralement un peu impressionnés à la descente du minibus qui nous dépose au bord du fleuve Gatún. Là nous attendent deux jeunes indiens Embera, tout aussi intimidés que nous, chargés de nous remonter en pirogue jusqu’au village. Un village où vivent 80 personnes (22 familles) dans des huttes sur pilotis, à la lisière d’une forêt épaisse.
Au cours des trois jours et deux nuits sur place, nous tisserons des liens forts. Nous partagerons leur mode de vie, en participant à des activités en cuisine ou dans les bois; en jouant avec les enfants dans la rivière; en dansant (maladroitement!) sur le rythme des flutes et des maracas; en écoutant sagement sous la moustiquaire les contes du soir délivrés par le botaniste... Expériences inoubliables! Le temps prend une autre dimension. On déconnecte et surtout on se régale, la bonne humeur étant contagieuse! Difficile ensuite de réintégrer notre société dite “civilisée”...
N’en déplaise aux amateurs d’exotisme “pur” fabriqué par la télévision, les Embera et Wounaan ne vivent pas complètement isolés, même au fin fond du Darién, la région frontalière avec la Colombie d’où ce peuple est originaire. Ils ont en partie accès à la technologie et certains doivent travailler à la ville. Les Indiens vivent à l’heure de la mondialisation, mais à leur façon. Les plus jeunes enfilent leurs souliers vernis et uniformes impeccables pour se rendre à l’école, tandis que les ados s’échangent des textos et sont incollables sur le nom des joueurs du FC Barcelone... Mais ils savent aussi pêcher à l’aide de fines flèches, connaissent les vertus de dizaines de plantes médicinales, se tatouent le corps à la jagua, tissent et sculptent de véritables œuvres d’art en fibre de palme, bois de cocobolo ou en graines de tagua (“ivoire végétal”). Ils parlent l’espagnol mais aussi leur langue, l’embera ou le wounaan.
Tout cela n’est pas un show pour les touristes, mais c’est peut-être bien le tourisme responsable associé au bon sens des chefs de communautés, qui a permis de préserver des connaissances traditionnelles et un mode de vie menacés par une pauvreté grandissante et une société de consommation de plus en plus envahissante. Prenant conscience de la richesse de leurs traditions et savoirs ancestraux, ces populations discriminées dans leur propre pays ont retrouvé, grâce à l’accueil des voyageurs, une certaine dignité et des ressources financières qui leur permettent de rester dans leur village (et de défendre leurs droits sur leurs terres). Au delà d’une juste rémunération pour les activités qu’ils organisent et de l’artisanat qu’ils proposent, les Indiens profitent de notre présence pour se divertir. Il est vrai que nous sommes parfois un peu gauche dans cet environnement auxquels nous ne sont pas habitués... Il ne faut pas oublier que nos hôtes attendent de ce séjour la même chose que nous: partager, échanger, s’amuser, et aussi mieux nous comprendre dans un monde qui évolue de plus en plus vite vers l’individualisme et le repli sur soi.
Nous avons les moyens privilégiés de pouvoir voyager et ainsi de provoquer cette rencontre entre deux cultures. Alors, si à votre tour vous voulez vivre une aventure qui rime avec dépaysement, rencontre et enrichissement - bref un voyage qui ait du sens - n’hésitez pas, une pirogue sera toujours là pour vous emmener dans la petite communauté d’Ella Drua !
Rédaction : Nicolas Lhullier