05/08/2026
En 2016, les enfants avaient tout juste 1 an et 3 ans. J'ai été prise au lycée agricole à Borgo et notre nouvelle vie a démarré sur les chapeaux de roues.
Trouver un logement, vendre la maison en urgence, quitter nos emplois respectifs, tout s'est fait très vite. Un seul objectif : la Chèvre Corse.
Notre maison on l'avait acheté 6 ans plus tôt et on avait fait tous les travaux nous même, on avait pas arrêté !
On a vécu un an en Mobil home, avec des tout petits enfants, dans des conditions précaires disons le. Un seul objectif, réel, sincère, trouver un endroit pour nous installer, pour élever cette chèvre qui me fascine.
On s'est accroché. On a trouvé un lieu, on a acheté les chèvres, et s'en est suivi 2 années de chaos total. 2 années à littéralement courir après les chèvres, tous les jours, toute l'année, chaque minute, chaque heure. Arpenter la montagne en long en large et en travers, souvent à 4 pattes, systématiquement avec des écorchures partout.
Elles se perdaient, on allait les chercher, elles se perdaient ailleurs, on allait les chercher encore, inlassablement, on s'est apprivoisé, jour après jour, épreuve après épreuve.
En parallèle il fallait faire le fromage, élever les enfants, vendre le fromage. Nos journées ne s'arrêtaient jamais.
La 3eme année, le rythme s'installe, on prend nos marques, nos habitudes, aller les chercher par ici, les ramener par là, on commence à maîtriser.
La 4eme année. COVID. Tout se casse la gu**le, tout le monde stresse, personne ne veut plus voir personne, la psychose s'installe. Malgré tout il faut continuer à traire, à transformer, à vendre. Une belle solidarité se met en place, malgré les épreuves, on avance.
La 5eme année. Ce sera la pire de notre vie. Le vol de Paiot'. La vie qui s'est figée a cet instant. Les hurlements et les pleurs déchirants des enfants au milieu de la nuit. Les heures, les journées, les semaines passées sur la route à frapper aux portes, regarder dans les fossés, coller des affiches.
2 ans de souffrance à devoir accepter l'inacceptable. La chose qui me faisait le plus peur dans ma vie. À voir souffrir mes enfants. À pleurer jusqu'à ce qu'aucune larme ne puisse plus couler. Vide à l'intérieur.
Pendant ce temps là, les chèvres, le fromage, courir la montagne encore et encore, les marchés, les aller retours interminables à l'école. Je ne sais même pas comment on a tenu, comment on a avancé. Pas le choix sans doute.
On a eu la chance de trouver une maison à acheter au village, beaucoup de travaux à prévoir mais on avait pas les moyens, alors la majorité des travaux on le fait nous même. Carrelage, plomberie, isolation, refaire entièrement les plafonds qui s'effrittent. Salle de bain, cuisine. Extérieur. Tout. Nous même.
Tout comme depuis le premier jour on a construit notre bergerie nous même. Poteau par poteau, à la force des bras. De toutes façons on a pas les moyens de faire autrement. Et pendant qu'on construit, on nettoie le maquis, on ramasse des tonnes de déchets, du papier qui a servi à torcher le 🍑, au frigo qui semble faire partie du décors en passant par la panoplie complete de la salle de bain : lavabo, bac à do**he, baignoire et bien sur les ch****es! Des dizaines d'aller retours à la déchetterie plus t**d, inlassablement, on nettoie le maquis de ses décorations d'un goût douteux.
Quand on va chercher les chèvres en montagne on est toujours équipés, sécateur, cisaille, voir tronçonneuse et debroussailleuse. On reouvre les sentiers, on fait les passages, on pense au suivant qui n'aura plus à passer à 4 pattes.
La semaine dernière encore on a reouvert tout le sentier sous le village du stade à l'église.
On s'attache à ce territoire, on est fiers de l'entretenir, de le nettoyer, d'y produire un fromage de qualité, de contribuer jour après jour à lutter contre les incendies, à faire perdurer les traditions, à pratiquer un vrai pastoralisme et à travailler à l'ancienne, à ne pas empoisonner ni les animaux, ni la nature, ni les gens. A vivre avec pas grand chose et à enchaîner les coups dur.
Parce que oui, ça fait 10 ans qu'on enchaîne les coups durs, on les encaisse, on les absorbe, on se relève à chaque fois, pourtant avec Paiot' j'ai bien cru que c'était fini, que je ne me relèverai jamais. Qu'on ne se relèverai jamais, que notre famille était morte. On l'a fait quand même, on a poursuivi nos convictions, nos valeurs, le respect des animaux, de la nature, du vivant, des personne, tout ça avant tout le reste. Mais...
Tout ça pour quoi ?