Coureur des bois

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I walked the earth for over 4 years to see, taste, touch and hear how life is on 5 continents. It's my passion and I just want to share it with you! Either you want inspiration or just nice scenery to dream about... I'll be there for you

04/05/2020

Pour mon père - Partie 10
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Monté d’une énorme lanterne, il se tenait là, immuable, telle une bougie guidant les âmes perdues dans la pénombre. Installé à son pied, je contemplais l’infini du ciel qui se mélangeait parfaitement aux couleurs de l’océan formant une toile sans ligne d’horizon. Une volée de sterne arctique, virevoltant rapidement en cercle incongru, émettant des cris stridents, effectuait des plongeons à quelques centimètres de ma tête en guise de défense territoriale. Contenant ma peur de me faire happée de plein fouet par un de ces oiseaux de malheur, je les repoussais du mieux que je le pouvais, balayant de la main à leurs approches, ce qui avait pour effet que de les animés davantage. J’étais l’intrus dans leurs royaumes. Ne pouvant rester stoïque plus longtemps, j’entreprenais hâtivement ma première journée de marche vers l’ouest, à la recherche de l’embranchement hors-piste qui me dirigerait plein sud au travers de la toundra.
Ne m’étant pas procuré la carte topographique de cette première section du voyage, ne couvrant qu’une partie négligeable du trajet, j’avais pris la résolution de me fier à une image sommaire trouvée en ligne. Cette décision d’épargner quelques dizaines de dollars à la librairie me plongeait déjà dans une situation précaire. Cherchant une piste équestre, à ma grande surprise plusieurs petits sentiers bifurquaient à intervalle vers le sud, rendant la tâche d’identifier exactement celui qui me porterait vers mon premier objectif de la journée impossible. Le refuge construit en plein cœur de la péninsule qui me permettrait de dormir à l’abri des d’intempéries se trouvais au bout d’une de ses tranchées, mais laquelle? Tentant ma chance au hasard, je me mis en route, allant bon train sur un chemin de terre sans toutefois dénoter d’empreintes de sabot. Maintenant que j’étais complètement indépendant, la réalité d’ajoutée trois kilos d’eau à mon fardeau pour m’hydrater, cuisiner et me laver me taxait lourdement les jambes. Je restais confiant puisqu’habituellement, c’était toujours les premiers jours qui m’accablaient le plus durement avant que mon corps courbaturé ne s’habitue à la gymnastique routinière. Les nuages se dégageaient pour faire place à un soleil de plomb qui, en quelques secondes, anéantissait le vent d’un coup sec. En quelques secondes, j’étais envahi par une nuée de petites mouches noires cherchant avec détermination chaque recoin humide de mon visage. Les oreilles, les yeux et le nez remplis, il m’était impossible de m’en délivrer. Pris au piège, je réalisais que la pluie n’était pas si mal après tout. Devant me résilier à vivre avec cette nouvelle nuisance, je n’avais de répit que lorsqu’une rare bourrasque les replongeait au sol, les forçant à s’amarrer sous les cailloux. Je ne voyais plus la côte depuis un bon moment quand, à mon désarroi, le chemin se transformait en une étroite tranchée qui aboutissait sur un petit plan d’eau. Concrétisant ma crainte d’être sur la mauvaise piste, je tentais tout de même de me situer sans grand succès. Pris dans un cul-de-sac, mon instinct me poussait à contourner le bassin vers l’ouest au travers de la toundra. Le sentier devait se trouver à proximité et il était hors de question de faire demi-tour. Les zones humides qui entouraient l’étang rendaient ma progression plus ardue qu’anticipée. Chaque pas effectué enfonçait mes pieds profondément dans l’herbe, sans savoir à quel moment l’eau allait atteindre la cheville pour en inonder mes bottes. Deux cents mètres plus loin, les pieds
détrempés malgré les précautions prises, je rejoignais un plateau surélevé qui me sortait de mon calvaire. Je scrutais l’horizon pour essayer de me situer quand, au loin, je discernais une silhouette mouvante au milieu de cette longue plaine. Je ne pouvais en distinguer la nature exacte étant donné la distance qui m’en séparait, mais sans hésitation, d’un élan de curiosité, je m’avançais à sa rencontre. Un homme était assis dans l’herbe, affairé à écrire des notes dans un petit carnet noir. Concentré dans son ouvrage, il ne m’avait pas vu venir et sursauta quand je l’eus interpellé.

– Bonjour Monsieur, je suis un peu gêné de dire, mais je suis perdu… peut-être pourriez-vous m’aider à retrouver mon chemin ! Oh, et aussi… qu’est-ce qui vous amène ici !?

Aussi intrigué que moi, il se leva et pointa les herbages en m’expliquant qu’à nos pieds, se cachait les fondations d’une ferme datant de plusieurs centaines d’années. Effectivement, complètement recouverte d’une épaisse végétation, je pouvais déceler la base de la structure rocheuse et me faire une idée de la séparation des pièces qui existait alors. Étudiant en archéologie à l’université de Reykjavik, il exécutait des recherches de maitrise sur les anciennes colonies vikings. Impressionné après l’avoir écouté attentivement me raconter l’histoire des premiers Norse venue s’installer sur l’île, je lui tendis hâtivement mon plan imprimé. Malgré la piètre qualité, il reconnut immédiatement le lac et me confirma que j’étais à seulement quelques kilomètres, direction sud-ouest, du sentier équestre que j’aurais dû emprunter depuis le début. Réconforté de son aide, je le saluais en lui souhaitant bonne chance dans ses recherches. Sans perdre de temps, je repartais, gardant le cap à l’aide de ma boussole.

Dans cette région nordique, le terrain était formé de petits îlots arrondis sur des milles à la ronde. Séparés par des gouttières pratiquement invisibles, cachées par la dense végétation qui les recouvrait, ils étaient d’une traitrise sournoise. Les sillons, d’une profondeur parfaite pour m’enfoncer souvent jusqu’au genou, m’empêchaient de prendre une vitesse de croisière aisée.
Progresser hors-piste au travers de ce relief irrégulier se révélais un exercice terriblement exténuant. Me devant de sauter d’un îlot à l’autre, il m’arrivait d’atterrir sur de faux plateaux, taxant à chaque fois mes chevilles sous le poids de mon sac qui ajoutait à la gravité. Plusieurs heures c’était écoulé depuis la rencontre fortuite avec le chercheur, mais toujours aucune trace du sentier promit.
Commençant à me demander s’il existait vraiment, je prenais le temps de m’arrêter pour observer les sommets lointains du Leirhafnarfjöll, changeant de couleurs au rythme du soleil qui retraitait lentement vers l’horizon. Sur une rare section plane, je m’installais sans être incommodé par le terrain accidenté. Abandonnant ma quête pour la journée, je retirais enfin mes bottes, laissant mes pauvres pieds enflés de l’exercice se reposer.
L’agréable sensation au contact des rudes brins d’herbe excitait mon derme, irisant chacun de mes poils de bras. Telle une chambre de dépressurisation, les acouphènes provenant du chahut de la vie citadine résonnaient au creux de mes oreilles brisant le silence parfait. Allongé sur mon matelas, mon corps se relaxait tranquillement comme un ballon de plage se dégonflait lentement, suivant l’accroc d’une fine aiguille. Les spasmes parcourant mes jambes affaiblies d’une dure première journée, je flottais allègrement sur mon nuage.

Le rêve que j’avais imaginé venait officiellement de prendre forme dans le monde physique. Il était inutile de m’inquiéter davantage. À ce point, être égaré était pratiquement ma zone de confort. Tout irait mieux demain.

29/04/2020

Pour mon père - Partie 9 ..
Sous le froid déluge matinal qui avait perduré toute la nuit, je remerciais hâtivement mes deux compagnes pour leurs précieuses aides. Elle m’avait courtoisement conduit à la sortie d’Akureyri sur la jonction Nord. Vu les conditions météo médiocres, je n’avais même pas le temps de poser mon sac que deux autres touristes s’arrêtaient. Dans leurs petites voitures de location, je contemplais au travers de la fenêtre embuée le paysage gris et morne, ne réalisant toujours pas le défi qui m’attendait. Plus je progressais vers le nord, plus mon cœur valsait avec la solitude. Pour seulement quelques kilomètres, jusqu’à la jonction de la route 85, j’endurais l’atmosphère déplaisante de ce transit. Ayant eu à me battre pour obtenir la moindre chose dans la vie, les récits des deux jeunes Américaines, exposant leurs expériences dans un monde de luxe, m’enclavais d’un sentiment désagréable de jalousie et de mépris. J’étais bien content de sortir de la voiture pour me changer les idées, mais ce n’était pas pour longtemps. Un système dépressionnaire venant directement de l’est du Groendland s’installait au même moment sur partie nordique de l’île. Il apportait avec lui que de la pluie, du vent et une humidité éprouvante qui, après quelques rafales, me glaçaient déjà le sang jusqu’aux os. Au bout de cette route morne, je trouverais Husavik, une petite ville de 2000 habitants en bordure de la baie de Skjálfandi. Jadis le premier point de colonisation Islandais, c’était mon seul espoir pour rencontrer une source quelconque de trafic. Couché derrière une protubérance, j’observais les grandes plaines hostiles infatuées d’une platitude déconcertante me donnant l’impression que j’aurais besoin de beaucoup de patience cette fois-ci.
Les véhicules de luxes en générale ne s’arrêtaient pas. Ils ne voulaient certainement pas salir l’intérieur de cuir de leurs belles voitures. Les personnes âgées eux, avais tendance à craindre les étrangers postés en bordure des routes. J’aurais bien pu être le tueur psychopathe, attendant comme une proie sournoise ma prochaine victime. Ensuite, les touristes en camper van n’avaient légalement pas le droit d’avoir de passager à l’arrière sans ceinture de sécurité. Voulant éviter tous problèmes avec les autorités, si jamais c’était possible de trouver un policier ici, ils passaient leurs tours. En revanche, les camions de transports eux s’arrêtaient à chaque fois, mais seulement s’il y avait des courbes féminines à observer durant le trajet. Pas de chance de mon côté. Les petites berlines de location souvent bien chargées à l’arrière avec tous les bagages des touristes qui parcourait le ring road offraient rarement un espace suffisant pour mon sac au dimension titanesque. Sur une route où il y avait une voiture par heure, les prières en attente d’un miracle étaient les bienvenues.

***

La jeune Islandaise qui m’avait trouvé détrempé sur le bord du chemin, me sortant enfin de l’impasse, m’avait revigoré par sa curiosité et son engouement pour l’aventure. Assoiffé de découvrir le monde, elle me posait des questions sur la logistique et surtout les coûts rattachés à un voyage de la sorte. Les points tangibles étaient facilement démystifiés par des chiffres. D’un autre angle, il m’était complexe de lui expliquer que derrière la beauté et la liberté qui semblaient incroyablement satisfaisantes, les durs sacrifices et les choix difficiles pour se retrouver dans cette situation n’était jamais pris en compte au premier abord. À contre-courant des idéologies établies par la société, accomplir jusqu’au bout ses rêves de découvertes, surtout ceux à long terme, n’était pas une mince affaire. Le vent dans les voiles, bien sûr je l’encourageais à suivre son instinct vagabond.

Malgré son charme indéniable, ma visite de Husavik fut brève. La météo qui ne s’était qu’empirée depuis les dernières heures me poussait à continuer le plus loin possible par peur d’être coincé dans une tempête éclaire. J’approchais tranquillement, mais surement de la pointe. L’air frais du nord me vivifiait les poumons à chaque respiration. Les sternes arctiques volant haut dans le ciel, effectuant fidèlement leurs rondes étaient abruptement apparues dans le paysage. Même si l’île n’était pas très grande, je me sentais complètement déphasé. Malgré les gouttes de pluie froide qui ruisselaient de ma capuche, je me postais confiant à la sortie de la ville. Vêtue d’un large sourire et une attitude positive, j’allais attirer la personne qui m’amènerait directement à bon port. En direction du Nordhurland Eystra, c’était maintenant tout ou rien, le trafic sur les routes de terre campagnarde étant inexistant.

On m’avait dit que Raufarhöfn, durant les années 40, était le plus grand port de pêche en Islande. L’engouement pour le Hareng avait positionné le village au premier plan pour la transformation et l’exportation de ce dernier. J’imaginais de vastes entrepôts bruyants et grouillants d’actions remplis en permanence d’une odeur intense du poisson fraîchement débarqué sur les quais. Sur l’horizon, les chalutiers effectuant leurs routines de va et viens tout au long de la journée, accompagnée de goéland par centaines. Des travailleurs heureux de participer à l’industrie qui leur permettait de fonder et supporter leurs familles avec fierté, voyant grandir leurs progénitures, les encourageant inévitablement à suivre leurs traces.

Le Klaxon d’une camionnette noir immobilisé derrière moi me fit revenir à la réalité. Ma chance venait de tourner, après plus d’une heure sous la pluie. Mon nouveau meilleur ami me prit par pitié. Il se rendait directement à Raufarhöfn rejoindre des collègues pour quelques jours de pêches dans le secteur. Après les premiers jours ensoleillés qui m’avaient agréablement surpris, la dure nature Islandaise, celle que j’appréhendais depuis le début révélait enfin son vrai visage. À notre arrivée au village, les reliques du passé étaient encore visibles près des quais; des bâtiments d’habitations abandonnés, une usine de transformation fermée et la rue principale désolé m’assaillaient d’une nostalgie d’un passé plus glorieuse. La journée déjà bien entamé, je m’arrêtais à la cantine pour m’informer sur les environs. La fatigue et la faim me tenaillaient lourdement et l’odeur de sandwich chaud cuit sur place me donnait l’eau à la bouche. La dame qui tenait le commerce assumait sa cinquantaine avec aises. Son teint clair contrastait avec le ciel gris et son sourire accueillant me réchauffait le cœur pour un instant. Elle me refilait les instructions pour me rendre au camping municipal et de fil en aiguille, mes questions au sujet de la dure réalité des ceux qui avait gardé leurs racines dans le village ouvraient la conversation sur des anecdotes personnelles. Elle avait d’autres choix que de se réorienter dans une nouvelle discipline pour gagner son pain, la cantine n’étant plus suffisante pour lui assurer un revenu descend à elle seule. Avec l’aide d’un programme sociale, elle s’était tournée vers des études en infographie. Je pouvais facilement m’imaginer le défi de taille qui l’attendait. À cet âge, poser sa candidature contre la compétition féroce, fraîchement sortie de leurs formations ne demandant qu’à faire leurs preuves, dans un pays limité à 350 000 habitants. Hors de la capitale, les occasions favorables en régions ne devaient pas courir les rues pour ce secteur d’activité. M’abstenant de lui peindre un portrait cynique, je lui souhaitais la meilleure des chances dans son aventure et je quittais continué la mienne.

Le camp élu et mon appétit sustenté, je profitais de quelques rayons de soleil inespérés pour visiter un site tout à fait inattendu, dont la femme au café m’avait glissé mot. Situées à quelques kilomètres du cercle polaire, sur une colline surplombant la bourgade, des séries de piliers de basalte, érigé de façon précise, formaient quatre portes triangulaires colossales. Correspondant aux quatre saisons de l’année, la structure révélait, lors de la seule nuit blanche de l’année, un alignement parfait avec le soleil de minuit. En plein milieu, le site circulaire portait une énorme colonne de plusieurs mètres comme une aiguille dans un compas géant. En me retournant pour observer l’océan, pendant quelques secondes du point de vue surélevé sur lequel je me trouvais, le minutage parfait de nuages qui s’était dissipé au-dessus de ma tête formait un puits de lumière naturel. Se superposant avec la grisaille pluvieuse, ils dévoilaient, le temps d’un instant, un arc-en-ciel se laissant faillir en plein centre du village. Je me rappelais l’autocollant en forme d’arc-en-ciel apposé dans la fenêtre arrière de la voiture que mes parents s’étaient achetée une fois la famille fondée. Je n’avais jamais su d’où il était sorti, mais il nous guidait à chaque fois que nous prenions la route. N’étant pas superstitieux de nature, je l’interprétais tout de même comme un symbole de protection pour la grande aventure qui s’entamait.

Plusieurs kilomètres sur un chemin de boue me séparaient encore du point symbolique de l’archipel où se trouvait le phare Hraunhafnartangi. Situé sur le cercle polaire, comme un sceau qui marquerait officiellement ma quête, je ne pouvais passer outre. En périphérie de Rofarhöfn, surplombée de plaines herbeuses, un panneau m’indiquait d’une large bande rouge transversale en surimpression sur l’icône de ville imprimée en noir, que je quittais la civilisation pour de bon. La pluie tombait toujours des nuages en basse altitude, renforçant mon sentiment d’isolation.

***

28/04/2020

Pour mon père - Partie 8..
Je me retrouvais posté à la sortie d’une station-service, continuant ma journée à chercher l’attention des rares passants. L’ombre des strato-cumulus qui remplissait le ciel tachetait les plaines dorées comme le pelage d’un léopard. Les bottes de foin recouvertes d’emballages colorés, parfois rose et parfois vertes, s’étalaient sans fin sur l’horizon. Le silence était rompu par le son aigu de frein usé. Un jeune homme maigrelet dans la vingtaine, les yeux cachés derrière des lunettes teintées et une cigarette au bec m’invitait à monter à bord. Il n’allait pas très loin, à peine une dizaine de kilomètres, mais ne sachant pas quand serait la prochaine âme généreuse qui m’aiderait dans ma quête, j’acceptais son offre. Des cannettes vides de boissons énergisantes, des vestiges de malbouffe et autre déchet encombraient l’habitacle. Assis inconfortablement, je l’écoutais m’expliquer de long en large l’état du projet de réflexion routier sur lequel il était responsable de gérer les effectifs. Je lui parlais à mon tour de la raison qui m’emmenait en Islande et de mon but pour le prochain mois. Il ne comprenait aucunement pourquoi tant de gens s’intéressaient à sa terre natale qui était pour lui sans artifices. N’étant jamais sorti de son pays, il semblait ignare de la richesse de cette nature unique.
Coupant mon discours, il immobilisait le véhicule.

– Ce n’est pas l’endroit idéal pour te déposer, me dit-il en pointant deux auto-stoppeurs déjà en bordure de la route.

À la jonction, un jeune couple patientait, la mine basse d’une interminable attente. En poste depuis plus de deux heures, leurs écœurements étaient palpables, ce qui ne m’indiquait rien de prometteur. Heureusement de mon côté, je n’avais aucune contrainte de temps ni de rendez-vous important planifier pour la soirée. Mon horaire était plutôt libre et j’étais équipé pour attendre un mois s’il le fallait. Sans grande appréhension, je me posais dans le fond du fossé asséché, une barre de chocolat à la main. À l’abri du vent, je profitais de ce moment tranquille, acceptant mon sort comme si c’était mon dernier repos. Je n’avais pas encore terminé ma collation quand, perçant les bourrasques, la voix du jeune homme retentit. Je me levais la tête en plissant les yeux pour contrer le soleil de face. Agitant la main, il me signalait avec enthousiasme qu’une voiture s’était arrêtée. Je pouvais maintenant relever le flambeau et affronter l’attente à mon tour. Je me motivais tranquillement quand il apparût à la course essoufflé devant moi.

– Hey, il y a une place pour toi dans la voiture, mais dépêche-toi, on ne veut pas la faire attendre me lança-t-il d’un ton excité.

J’extirpais mon lourd sac du gazon, le fourrais dans le coffre et m’installais à l’avant en me présentant. La jeune femme au style hippy arborait une robe fleurie à bretelle qui révélait une abondance de poil sortant de ses aisselles. Elle se dirigeait plus loin au nord, à Skagaströnd prendre part à un festival de musique grassroots. Elle avait l’habitude d’embarquer des voyageurs qui trainaient sur les routes Islandaise en haute saison. À la recherche de rencontre fortuite pour la divertir, elle écoutait avec amusements les péripéties et aventures de ceux qui voulaient bien partager leurs histoires. Alors qu’elle changeait le disque compact du lecteur, je me demandais encore comment nous avions fait pour entrer avec tous les bagages dans sa minuscule Chevette d'un jaune paruline. Une version acoustique de la chanson "Litlir Kassar" se mit à jouer mélodieusement, berçant notre conversation. Derrière, les deux amoureux, soulagés d’être enfin en route vers quelque part, renouaient avec leurs états sereins et détendus. Dans le rétroviseur, je les observais se faire des regards complices d’une expérience qu’ils garderaient longtemps en mémoire. Leur moment était parfait.

***

16 janvier 2015

À l’écoute de ma proposition audacieuse, le visage de Viviane s’illuminait, encore plus pétillant qu’à l’habitude. L’idée m’était venue inopinément dans l’avion entre Madurai et Colombo. Pourquoi ne pas faire le tour du pays à vélo au lieu de rester collé sur les circuits touristiques classiques ? Le temps passé en Inde nous avait privés d’exercice physique depuis un bon moment et l’envie de bouger se faisait pressante. Son approbation réciproque m’enchantait, signe que nous étions sur la même longueur d’onde. Le Sri Lanka n’était pas reconnu pour ce genre d’aventure, mais ne m’étant jamais considéré comme quelqu’un de conforme, j’étais bien à l’aise avec cette idée marginale. L’excitation était palpable et nous éclations de rire sous nos regards complices qui se croisaient de nouveau. Un long baisé passionné s’en suivait, interrompu par le signal de ceinture qui s’allumait après seulement 45 minutes de vol. Le capitaine, au travers des haut-parleurs de mauvaise qualité, nous faisait son annonce inaudible habituelle puis amorçait la descente. Je contemplais les vagues turquoises se diluer sur les plages dorées qui dépassais tout juste de la jungle luxuriante, comme une auréole couronnait la tête d’un saint.
L’été battait sont plein dans l’hémisphère sud où la température frôlait les 40 degrés Celsius.
Dans l’autobus public en direction du centre-ville, j’essayais d’entreprendre une discussion incongrue avec un vieillard qui ne parlait pas un mot anglais, mais c’était peine perdue. J’espèrerais trouver un kiosque d’information touristique à proximité. Or la tâche n’était pas aussi simple que je l’aurais imaginé. Après quelques minutes de simagrées, l’ancien me fit signe de débarquer en me pointant un large boulevard où une foule s’était amassée devant des cloisons temporaires qui bloquaient l’accès. La plupart étaient de jeunes adultes, tous vêtus de chemises propres, travaillant dans les hautes tours de bureaux adjacentes. Également curieux de la situation, je demandais quelle était la cause de ce rassemblement improvisé. La réponse me laissait pantois… c’était la dernière chose à laquelle je m’attendais.

– Le pape, le pape arrive! » me lança d’une voix excitée un des jeunes hommes dans la flopée.
Je tentais de me faire un sens de la tournure des événements puisqu’ici, il n’y avait pas une âme chrétienne à des kilomètres à la ronde. À peine je m’étais penché sur la question que l’escorte policière défilait, précédant de peu la pape mobile. Le nouveau pontife, Francisco était bel et bien debout, envoyant la main paisiblement au public qui, sans s’identifier à cette religion, était comblé de recevoir cette notoriété mondiale dans leur province. Étant moi même athée agnostique, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une euphorie devant le personnage mythique. Remis des émotions fortes momentanées, la foule se dispersa aussitôt et le calme habituel regagna le district financier.
Pour un grand voyageur à petit budget, les bureaux touristiques étaient souvent comme acheter un billet de loterie. Les probabilités de ressortir avec des renseignements qui me feraient économiser de l’argent étaient toujours très minces. Cette fois si ne faisais pas exception. Les hôtels proposés étaient tous hors de prix et les affiches promotionnelles qui tapissaient les murs me rappelaient que l’industrie était encore dominée par les baby-boomers aux poches profondes. Le terme “informations touristiques” était utilisé à mauvais escient puisque la plupart du temps, l’expression “agence touristique” aurait été plus appropriée. À notre sortie, un Israélien qui passait au même moment s’arrêta à la vue de nos gros sacs à dos de voyageurs. D’un caractère généreux, il nous donna les directions pour une auberge jeunesse qu’il connaissait bien. Abordable, mais situer plus au sud dans le district Colombo 05, ce serait une base parfaite pour effectuer nos recherches.
Sur papier, l’acte de louer des vélos semblait simple, mais en réalité, après maints refus, l’excitation initiale tournait bientôt à la frustration. Dans les quelques boutiques spécialisées, nous ne trouvions que de l’équipement neuf ultra-sophistiqué et surtout, hors de prix. Ne baissant pas les bras, un commis nous procurait l’adresse d’un ancien collègue qui organisait des excursions corporatives tout inclus. Il était basé dans une banlieue éloignée de la ville et plusieurs correspondances d’autobus étaient nécessaires pour s’y rendre.

Coincé dans le deuxième transfère d’un trajet qui n’en finissait plus, je contemplais fébrilement la note écrite au stylo sur l’enveloppe qui devenait de plus en plus fripée au creux de ma main moite de sueur. Deux heures plus t**d, aux confins d’un secteur banlieusarde, je cognais au numéro 4. Nous ouvrant la palissade métallique qui donnait accès à son atelier, Horishan semblait heureux de nous accueillir chez lui. En moins d’une heure, il avait ajusté les deux bicyclettes à nos tailles, installé un porte-bagages, effectué la vérification des freins et huilé les chaines. Sa femme nous avait offert des gâteaux et servi le thé et le tout pour une pognée de dollars. J’attachais la tente, les deux matelas gonflables et la popote à l’arrière. Dans un sac à dos, des couverts accompagnés de quelques victuailles complétaient l’inventaire. À l’auberge, ils avaient accepté de garder le reste de notre attirail jusqu’à notre retour. Je regardais Viviane d’un air conquis par la tournure des événements, me régalant à l’avance du partage de cette épreuve, accompagné de cette femme unique. Sous le soleil matinal déjà torride au premier coup de pé**le donné, notre union était à toute épreuve. C’était l’heure du départ.

***

Les bourrasques soufflaient de plus en plus fort dans la campagne de Varmahlíð. Je me retrouvais une fois de plus en bordure de la route à scruter longuement les paysages. Sarah m’avait déposé à la jonction de la nationale en me souhaitant bonne chance pour la suite. Les plaines verdoyantes s’évadaient à l’horizon jusqu’aux montagnes de la péninsule de Tröllaskagi qui me séparait d’Akureyri, la capitale du nord. La rivière Húseyjarkvísl restait accessible à pied pour me procurer de l’eau et une petite forêt de sapins pour camper à l’abri si je ne trouvais pas d’âme charitable pour continuer. Quelques voitures passaient sans broncher et entre chacun de leurs passages, de longs intervalles arrêtaient le temps. La fraicheur du soir accompagnait le vent qui ne me donnait pas de répit. Les mains dans les poches pour me réchauffer, je doutais ajouter un chapitre supplémentaire à cette journée déjà bien entamée. Concentré sur ma respiration tremblotante, je découvrais sur le bitume une roche en forme de tête de serpent. Les deux yeux et la langue fourchue qui me dévisageaient avaient été dessinés au crayon-feutre et donnaient vie aux cailloux. Créé par un autre auto-stoppeur qui avait également eu à passer plusieurs heures à attendre, je rigolais à l’idée que je n’étais pas seul dans ma situation. Me résignant à mon sort, j’allais m’installer pour me reposer et cuisiner un repas bien mérité quand, sur un coup de chance, une voiture s’arrêtait pour m’apostropher. Cette fois, c’était deux jeunes Françaises dans un véhicule de location qui m’accueillaient avec le sourire. Je reconnaissais leur berline qui avait déambulé quelques minutes auparavant sans toutefois s’arrêter. Elle avait regretté leur inaction, sachant que des points de karma précieux étaient à gagner en échange d’une bonne grâce et avaient fait demi-tour. À la recherche d’un site de camping dans le secteur d’Akureyri, nous passions la prochaine heure déferlant entre les péninsules de Siglufjörður et Eyjafjörður, traversant au passage un col de montagne révélant des scènes dramatiques. Sillonnant les petites fermes où le temps s’était arrêté, les tracas des grandes civilisations étaient bien loin à cet instant. L’esprit en paix, je m’émerveillais déjà de la pure beauté de cette région peu visitée. Les rayons de soleil saturaient les couleurs pour une dernière fois avant de faire place à d’épais nuages gris qui s’étaient rapidement immiscés dans le ciel, changeant l’ambiance du tout au tout. En bordure de la ville, un panneau qui indiquait un site aménagé nous conduisait sur un terrain vallonné pour trouver notre repère. À peine installer, la pluie commençait doucement à résonner sur la toile de ma tente...

27/04/2020

Pour mon père - partie 7
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Les voyants rouge s’illuminais au travers d’un nuage de poussière soulevé par une camionnette s’arrêtant devant devant mon ombre. Un homme de bonne charpente en descendit en me demandant si il pouvait me conduire quelque part. Sur le capot encore chaud, je dépliais une carte, lui pointant mon objectif de joindre la route principale 1. Maintenant que je m’en étais éloigné, je n’avais d’autre option pour progresser vers le nord que d’y retourner. D’un air songeur, il hésitait un instant.

— Je n’y passe malheureusement pas, mais je pourrais te déposer à une vingtaine de kilomètres à l’est au croisement d’une petite route de campagne, me dit-il en pointant l’endroit sur la carte.

La tentation était grande mais je me retrouverais dans une situation précaire. Écartée de mon profit je risquais gros puisque les chances de trouver du trafic à cet endroit étaient nulles. Je le remerciais infiniment de son temps et allais retourner à mon poste quand il m’interrompit.

— À bien y penser, je suis contractuel pour le gouvernement, le gaz est payé. Allez au diable les dépenses, montez je ferai un détour pour vous.
Je n’hésitais pas une seconde et montais à bord. Il insistait pour que je l’appelle Gummy, le surnom qu’il avait acquis auprès de son entourage pour sa gentillesse inépuisable malgré sa stature impressionnante. Un Islandais pur sang et fier de l’être. Issu d’un milieu rural, son anglais était rudimentaire n’ayant jamais eu la chance de le pratiquer dans sa jeunesse. Puisque son fils jouait dans une ligue et que l’Islande venait tout juste de battre l’Angleterre dans le cadre du tournoi des nations européennes, l’échange fut limité au football. Je ne m’étais jamais intéressé au monde du ballon rond, mais appréciais ses efforts pour me faire la conversation. Il me racontait qu’un homme d’affaires de Reykjavik avait fraudé des milliers d’enthousiastes en leur vendant de faux billets pour assister à un des matchs importants auquel l’Islande participait en France. Rendu sur place, en désarroi devant l’arnaque, les pauvres dupés n’avaient eu d’autre choix que de rentrer à la maison bredouille. Un sourire en coin, il maugréait que le pays n’arriverait pas à grand-chose si les gens continuaient d’être ignares de la sorte. Il avait un franc parlé chaleureux qui me plaisait beaucoup. Il travaillait maintenant comme peintre sur des projets gouvernementaux un peu partout sur l’île depuis qu’il avait quitté sa fermette suite aux problèmes financiers qui l’incombais. Il vivait cette réalité comme plusieurs autres, nourri au sein de l’état. Je souriais à l’écoute de son récit tout en admirant le paysage défiler par la fenêtre. Vêtu d’une chemise à carreaux et d’un chapeau cowboy, il personnifiait à merveille mon cher ami John, avec qui j’avais vécu en Australie.

***

12 décembre 2010

À bord du Spirit of Tasmania, traversier qui assumait la liaison avec l’île jadis colonie carcérale, je quittais le continent pour y découvrir les trésors cachés derrières les grandes attractions australiennes. Les lucratives cerises de la Tasmanie étaient la raison initiale pour laquelle j’avais franchi le détroit de Bass mais j’y vivrais finalement une histoire bien différente.

Un autre matin de grisaille débutait cette journée de décembre et bien que l’été arrivait à grands pas, les pluies inhabituelles pour cette époque de l’année s’abattaient impitoyablement ret**dant ainsi les récoltes annuelles. L’attente d’un coup de fil sollicitant mes services pour la récolte ne venait toujours pas et mon incertitude grandissait chaque jours. Dès mon arrivé, j’avais fait le grand tour de l’ile en campervan à la recherche de travail mais sans succès. Je m’étais retrouvé chez Sarah, avec qui je venais de passer près d’un mois. M’ayant pris sous son aile lors d’une rencontre fortuite dans un café de la capital, je l’avais aider avec les tâches ménagères, la cuisine et l’entretien de son grand lopin de terre en échange d’un logis et de nourriture. Seule au front, elle devait joindre les deux bouts, jonglant entre les deux enfants et le travail. Les choses s’étaient bien passées avec la petite famille mais après quelques semaines, je m’étais senti confronté aux rôles paternels de plus en plus importants que je jouais à la maison. Le temps était venu de continuer mon chemin ne voulant pas compliquer ma situation. À bord de l’autobus qui desservait la route Hobart-Launceston, je débarquais à Ross, un petit village des terres du centre. Le magnifique pont de pierre aux trois anses, jadis construit par des bagnards, enjambait la rivière Macquarie pour me porter sur la rue principale. Je m’arrêtais devant le bar situé en face du bureau de poste et restais assis à l’extérieur sous la corniche n’ayant plus un sou en poche. En avance au rendez-vous fixé la veille avec le John, le frère de Sarah, j’attendais patiemment comme lors d’une première entrevue d’embauche. La conversation avec au téléphone avait concise et sans grands détails. Il avait proposé une opportunité de travail et était ouvert à me recevoir chez lui. Son ton de voix grave et nonchalante m’avait indiqué un tempérament plutôt relâché mais à son arrivée j’étais tout de même nerveux. Il se présentait derrière un air sérieux en me serrant fermement la main. Je posais mon sac dans la boîte du camion et quelques minutes plus t**d, au bout d’un rang de terre, sa maison de pierres aux allures rudimentaire nous accueillait. John y vivait avec sa femme Mady et ses deux jeunes fils depuis déjà une quinzaine d’années. Il avait acheté la ferme pour une poignée de pain et avais rénové la maison principale de font en comble pour lui redonner une convivialité et une touche moderne inattendues. En après-midi, les grandes fenêtres du salon illuminaient la cuisine d’un éclat chaleureux, au grand bonheur des tomates et avocats qui murissaient au gré des rayons du soleil sur l’îlot de granite. Ornée de murs blancs, créant une impression d’espace plus vaste, la salle à manger était traversée par une énorme poutre de bois, vestige apparent de l’ancienne structure. Au fond du couloir de l’entrée se trouvait une pièce séparée qui n’avait pas encore été restaurée. Une vielle base de lit, fournis d’une couverture de laine pour les nuits fraîches était disposée sur la gauche. En avançant vers la fenêtre à carreaux, dont plusieurs étaient fracassés, le plancher poussiéreux grinçait sous chacun de mes pas. En regardant dehors, j’étais heureux de découvrir une voie ferrée moi qui aimais tant les trains. John m’assurait, avec un léger sourire en coin, qu’il ne sifflait jamais de nuit. Un foyer de briques couleur acre noircie, montée d’une large cheminée montant au travers de la toiture métallique, était malencontreusement condamné. Les poutres de soutien étaient garnies de paille et de rameau, relique des nids d’oiseaux que la chambre avait abrités au fil des années. Finalement, un grand casier fermé à clé dans lequel des fusils de chasse étaient entreposés complétait mes quartiers. Ce n’était pas le paradis, mais au moins, j’avais trouvé un endroit pour dormir, mangé et surtout travailler histoire de remplir les coffres. De retour dans la cuisine, John de son caractère direct et sans détour, m’expliquait avec peu de mots la proposition de travail. Avec un accent campagnard très appuyé, je décodais à peine la moitié de son monologue, mais de ce je comprenais, il s’agissait d’une besogne fastidieuse, bien rémunérer et non déclaré.

À la première aube, le sifflement aigu du train me réveillait en sursaut. À la fenêtre, je déchiffrais maintenant le sourire que John m’avait lancé devant mon excitation hâtive, il ne faisait plus nuit... Au-devant de la locomotive, un troupeau de moutons s’était blotti sur les rails, l’empêchant de progresser. Au même moment, un oiseau sorti abruptement de la cheminée me frôlait la tête. Tournoyant agressivement, il m’exprimait son mécontentement devant ma présence sur son territoire. C’était un matin invraisemblable, un matin qui me donnait l’impression d’être loin de la maison, comme si je me réveillais au milieu d’un rêve. Prêt pour la première journée de travail, je ne savais toujours pas à quoi m’en tenir. Garé devant un vieux bâtiment en compagnie de David, son apprenti, John m’expliquait que c’était une ancienne maison de gardes, seul témoin restant de la prison qui avait servi à l’époque de la colonisation. Suivant l’époque des bagnards et les horribles massacres conduits sur les communautés aborigènes, les descendants remplis de regrets avaient tout fait pour cacher l’histoire honteuse qui les rongeait allant jusqu’à en changer l’appellation de l’île. De Van Diemen’s Land, elle était passée au nom par lequel ont la connaissait aujourd’hui. Le gouvernement, heureux de l’engouement nouveau de la part des touristes sur l’histoire chaotique du pays, avait proposé un programme afin d’insuffler un souffle au marché du travail local d’une province en grand besoin d’un stimulant économique. Le projet consistait donc de métamorphoser le site actuel en centre archéologique, lui redonnant du même coup son architecture d’antan. Je m’étais attendu au pire après la dure labeur des champs de tomates et la cueillette pénible des bananes dans le Queensland et me retrouvais soulagé.
Je rencontrais le reste de l’équipe qui avait déjà entamé le contrat. Le plâtrier arborait fièrement la moustache de Merv Hughes, ce qui allait parfaitement avec l’atmosphère antique. L’homme à tout faire parlait un anglais qui m’était impossible de déchiffrer causant des situations qui m’obligeaient à prétendre avoir compris alors qu’il n’en était rien. Le rythme de travaille restait très décontracté dû au fait qu’ils étaient payé à l’heure. Plus longtemps le projet s’étirait, plus d’argent ils empochaient au final ce qui nous poussait plus souvent qu’autre choses à discuter autour d’un thermos à café. J’étais sur un chantier de construction pour la première fois de ma vie et n’avais aucune expérience dans ce domaine manuel. Ma tâche principale était de balayer pour garder l’endroit propre et m’assurer d’effectuer les autres babioles redondantes dont personne ne voulait la responsabilité.
Un matin, John me remettait un pinceau accompagné d’un enduit crémeux à base de lait me demandant peinturer les bordures des fenêtres à carreaux de chaque pièce. Plusieurs couches étaient à faire et c’est à partir de ce moment que j’héritais du titre de peintre officiel de la troupe.

M’appliquant avec fierté, mon travaille rapide et sans bavure imposais et le respect de tous mes coéquipiers. Il était bon de sentir que je faisais belle et bien partie de la bande. Du deuxième étage, affairé à ma tâche, je scrutais dans la cour les étudiants en archéologie venus de diverse université, exécutant le segment pratique de leur programme académique. Quadrillant le sol, piolet en main, ils étaient à la recherche d’artéfacts qui sommerait leurs efforts. Une ambiance conviviale régnait, comblant les journées qui passaient à vive allure.
Les retours à la maison au sein de ma nouvelle famille étaient tout aussi agréables. La joie dans les yeux pétillants du petit Hugo qui me tendait les bras signalant son désir d’être pris dès que je mettais le pied dans la porte me revigorait de la même énergie du matin. Les soirées à jouer aux échecs avec John, verre de Scotch à la main à discuter de la vie me donnaient un aperçu de ce que d’avoir un père pourrait être. Les fins de semaine, pour payer mon logis, on boulonnait à diverses corvées, dont la construction d’un pont à l’entrée de son terrain. Je m’employais également aux travaux domestiques pour assister Mady qui en avait grandement besoin. Fatigué après les dernières années à entretenir seul toute la maisonnée, ma venu qui étais à priori un fardeau supplémentaire pour elle, c’étais transformé en cadeau du ciel, l’aidant à sortir de son devoir de mère et reprendre un peu de son rôle de femme.
Un matin, occupé à sabler les murs de la pièce arrière servant de cuisine à l’époque, je m’arrêtais pour constater des formes de lettre écrite à la main sous les couches de peinture appliquées au fils des années. Sans ébruiter la situation, j’empruntais à l’insu de John, une petite truelle et retournais gratter minutieusement la façade, millimètre par millimètre, prenant bien soin de ne pas l’abîmer. Plus les nuages de mots devenaient clairs et plus j’avais la sensation d’être sur le point de faire une découverte importante. Après plusieurs heures d’acharnement, une affiche complète se révélait. L’emblème représenté par un lion et une licorne entourant la couronne royale était accompagné d’un dicton en latin, suivi par le titre « PRISON RÉGULATIONS » imprimé en lettre grasse. Des paragraphes de règlements détaillés, des rations de nourritures pour les condamnés à mort et aussi ceux destinés aux travaux forcés complétaient l’artéfact. Daté de 1854, c’était un document original dont aucune autre exemplaire n’existait. Le chef archéologue prévenu, il débarqua sur le site en trompe. À son grand désarroi, la découverte venait d’être faite par un pérégrin, œuvrant illégalement de surcroît. Mais malgré son ressentiment, en gentilhomme qu’il était, il me donna tout de même le crédit et quand la première ministre vint en visite pour un compte rendu du chantier, j’eus droit à la poignée de main protocolaire.
Déjà une saison c’était écoulé en leurs compagnies quand je leur annonçais mon départ pour l’inconnu. Le programme tirait à sa fin et j’avais empoché de quoi tenir pour les prochains mois. Émues du bon temps passé ensemble, de chaudes larmes glissaient le long des fines joues de Madeleine. Elle m’étreignit longuement dans ces bras pour me remercier de l’aide et de la facilité avec laquelle je m’étais intégré. Elle s’était donné la peine de me concocter une large ration de mes biscuits favoris et une miche de pain cuisiné maison à emporter avec moi. C’était avec peu de mots que John allait me déposer à l’aéroport de Hobart où je devais prendre le vol de 19 heures en direction de la Nouvelle-Zélande.

***

Je regardais Gummy d’un air nouveau, avec une sensibilité qui m’avait échappé, encore sous les effets charnels que je venais de consommer. À mi-chemin, il s’était arrêté pour me faire découvrir un lieu lui tenant à cœur. Une étroite gorge, bordé par des milliers de Lupins arctiques d’un bleu écarlate. Le spectacle était d’autant plus impressionnant par le contraste orangé des terres arides environnantes. C’était à cet endroit précisément qu’il avait demandé sa femme en mariage plus de 40 ans auparavant. Sa tête basse et les épaules rabattues, il observait pensivement le terrain, émanant de la nostalgie provenant d’une époque qui s’était envolée trop rapidement. Malheureusement, le cancer avait fait son œuvre, le laissant seul pour guérir ses plais.
Reparti comme il était arrivé, il disparaissait derrière un nuage de poussière après m’avoir déposé comme promis à la croisée des chemins...

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