27/04/2020
Pour mon père - partie 7
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Les voyants rouge s’illuminais au travers d’un nuage de poussière soulevé par une camionnette s’arrêtant devant devant mon ombre. Un homme de bonne charpente en descendit en me demandant si il pouvait me conduire quelque part. Sur le capot encore chaud, je dépliais une carte, lui pointant mon objectif de joindre la route principale 1. Maintenant que je m’en étais éloigné, je n’avais d’autre option pour progresser vers le nord que d’y retourner. D’un air songeur, il hésitait un instant.
— Je n’y passe malheureusement pas, mais je pourrais te déposer à une vingtaine de kilomètres à l’est au croisement d’une petite route de campagne, me dit-il en pointant l’endroit sur la carte.
La tentation était grande mais je me retrouverais dans une situation précaire. Écartée de mon profit je risquais gros puisque les chances de trouver du trafic à cet endroit étaient nulles. Je le remerciais infiniment de son temps et allais retourner à mon poste quand il m’interrompit.
— À bien y penser, je suis contractuel pour le gouvernement, le gaz est payé. Allez au diable les dépenses, montez je ferai un détour pour vous.
Je n’hésitais pas une seconde et montais à bord. Il insistait pour que je l’appelle Gummy, le surnom qu’il avait acquis auprès de son entourage pour sa gentillesse inépuisable malgré sa stature impressionnante. Un Islandais pur sang et fier de l’être. Issu d’un milieu rural, son anglais était rudimentaire n’ayant jamais eu la chance de le pratiquer dans sa jeunesse. Puisque son fils jouait dans une ligue et que l’Islande venait tout juste de battre l’Angleterre dans le cadre du tournoi des nations européennes, l’échange fut limité au football. Je ne m’étais jamais intéressé au monde du ballon rond, mais appréciais ses efforts pour me faire la conversation. Il me racontait qu’un homme d’affaires de Reykjavik avait fraudé des milliers d’enthousiastes en leur vendant de faux billets pour assister à un des matchs importants auquel l’Islande participait en France. Rendu sur place, en désarroi devant l’arnaque, les pauvres dupés n’avaient eu d’autre choix que de rentrer à la maison bredouille. Un sourire en coin, il maugréait que le pays n’arriverait pas à grand-chose si les gens continuaient d’être ignares de la sorte. Il avait un franc parlé chaleureux qui me plaisait beaucoup. Il travaillait maintenant comme peintre sur des projets gouvernementaux un peu partout sur l’île depuis qu’il avait quitté sa fermette suite aux problèmes financiers qui l’incombais. Il vivait cette réalité comme plusieurs autres, nourri au sein de l’état. Je souriais à l’écoute de son récit tout en admirant le paysage défiler par la fenêtre. Vêtu d’une chemise à carreaux et d’un chapeau cowboy, il personnifiait à merveille mon cher ami John, avec qui j’avais vécu en Australie.
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12 décembre 2010
À bord du Spirit of Tasmania, traversier qui assumait la liaison avec l’île jadis colonie carcérale, je quittais le continent pour y découvrir les trésors cachés derrières les grandes attractions australiennes. Les lucratives cerises de la Tasmanie étaient la raison initiale pour laquelle j’avais franchi le détroit de Bass mais j’y vivrais finalement une histoire bien différente.
Un autre matin de grisaille débutait cette journée de décembre et bien que l’été arrivait à grands pas, les pluies inhabituelles pour cette époque de l’année s’abattaient impitoyablement ret**dant ainsi les récoltes annuelles. L’attente d’un coup de fil sollicitant mes services pour la récolte ne venait toujours pas et mon incertitude grandissait chaque jours. Dès mon arrivé, j’avais fait le grand tour de l’ile en campervan à la recherche de travail mais sans succès. Je m’étais retrouvé chez Sarah, avec qui je venais de passer près d’un mois. M’ayant pris sous son aile lors d’une rencontre fortuite dans un café de la capital, je l’avais aider avec les tâches ménagères, la cuisine et l’entretien de son grand lopin de terre en échange d’un logis et de nourriture. Seule au front, elle devait joindre les deux bouts, jonglant entre les deux enfants et le travail. Les choses s’étaient bien passées avec la petite famille mais après quelques semaines, je m’étais senti confronté aux rôles paternels de plus en plus importants que je jouais à la maison. Le temps était venu de continuer mon chemin ne voulant pas compliquer ma situation. À bord de l’autobus qui desservait la route Hobart-Launceston, je débarquais à Ross, un petit village des terres du centre. Le magnifique pont de pierre aux trois anses, jadis construit par des bagnards, enjambait la rivière Macquarie pour me porter sur la rue principale. Je m’arrêtais devant le bar situé en face du bureau de poste et restais assis à l’extérieur sous la corniche n’ayant plus un sou en poche. En avance au rendez-vous fixé la veille avec le John, le frère de Sarah, j’attendais patiemment comme lors d’une première entrevue d’embauche. La conversation avec au téléphone avait concise et sans grands détails. Il avait proposé une opportunité de travail et était ouvert à me recevoir chez lui. Son ton de voix grave et nonchalante m’avait indiqué un tempérament plutôt relâché mais à son arrivée j’étais tout de même nerveux. Il se présentait derrière un air sérieux en me serrant fermement la main. Je posais mon sac dans la boîte du camion et quelques minutes plus t**d, au bout d’un rang de terre, sa maison de pierres aux allures rudimentaire nous accueillait. John y vivait avec sa femme Mady et ses deux jeunes fils depuis déjà une quinzaine d’années. Il avait acheté la ferme pour une poignée de pain et avais rénové la maison principale de font en comble pour lui redonner une convivialité et une touche moderne inattendues. En après-midi, les grandes fenêtres du salon illuminaient la cuisine d’un éclat chaleureux, au grand bonheur des tomates et avocats qui murissaient au gré des rayons du soleil sur l’îlot de granite. Ornée de murs blancs, créant une impression d’espace plus vaste, la salle à manger était traversée par une énorme poutre de bois, vestige apparent de l’ancienne structure. Au fond du couloir de l’entrée se trouvait une pièce séparée qui n’avait pas encore été restaurée. Une vielle base de lit, fournis d’une couverture de laine pour les nuits fraîches était disposée sur la gauche. En avançant vers la fenêtre à carreaux, dont plusieurs étaient fracassés, le plancher poussiéreux grinçait sous chacun de mes pas. En regardant dehors, j’étais heureux de découvrir une voie ferrée moi qui aimais tant les trains. John m’assurait, avec un léger sourire en coin, qu’il ne sifflait jamais de nuit. Un foyer de briques couleur acre noircie, montée d’une large cheminée montant au travers de la toiture métallique, était malencontreusement condamné. Les poutres de soutien étaient garnies de paille et de rameau, relique des nids d’oiseaux que la chambre avait abrités au fil des années. Finalement, un grand casier fermé à clé dans lequel des fusils de chasse étaient entreposés complétait mes quartiers. Ce n’était pas le paradis, mais au moins, j’avais trouvé un endroit pour dormir, mangé et surtout travailler histoire de remplir les coffres. De retour dans la cuisine, John de son caractère direct et sans détour, m’expliquait avec peu de mots la proposition de travail. Avec un accent campagnard très appuyé, je décodais à peine la moitié de son monologue, mais de ce je comprenais, il s’agissait d’une besogne fastidieuse, bien rémunérer et non déclaré.
À la première aube, le sifflement aigu du train me réveillait en sursaut. À la fenêtre, je déchiffrais maintenant le sourire que John m’avait lancé devant mon excitation hâtive, il ne faisait plus nuit... Au-devant de la locomotive, un troupeau de moutons s’était blotti sur les rails, l’empêchant de progresser. Au même moment, un oiseau sorti abruptement de la cheminée me frôlait la tête. Tournoyant agressivement, il m’exprimait son mécontentement devant ma présence sur son territoire. C’était un matin invraisemblable, un matin qui me donnait l’impression d’être loin de la maison, comme si je me réveillais au milieu d’un rêve. Prêt pour la première journée de travail, je ne savais toujours pas à quoi m’en tenir. Garé devant un vieux bâtiment en compagnie de David, son apprenti, John m’expliquait que c’était une ancienne maison de gardes, seul témoin restant de la prison qui avait servi à l’époque de la colonisation. Suivant l’époque des bagnards et les horribles massacres conduits sur les communautés aborigènes, les descendants remplis de regrets avaient tout fait pour cacher l’histoire honteuse qui les rongeait allant jusqu’à en changer l’appellation de l’île. De Van Diemen’s Land, elle était passée au nom par lequel ont la connaissait aujourd’hui. Le gouvernement, heureux de l’engouement nouveau de la part des touristes sur l’histoire chaotique du pays, avait proposé un programme afin d’insuffler un souffle au marché du travail local d’une province en grand besoin d’un stimulant économique. Le projet consistait donc de métamorphoser le site actuel en centre archéologique, lui redonnant du même coup son architecture d’antan. Je m’étais attendu au pire après la dure labeur des champs de tomates et la cueillette pénible des bananes dans le Queensland et me retrouvais soulagé.
Je rencontrais le reste de l’équipe qui avait déjà entamé le contrat. Le plâtrier arborait fièrement la moustache de Merv Hughes, ce qui allait parfaitement avec l’atmosphère antique. L’homme à tout faire parlait un anglais qui m’était impossible de déchiffrer causant des situations qui m’obligeaient à prétendre avoir compris alors qu’il n’en était rien. Le rythme de travaille restait très décontracté dû au fait qu’ils étaient payé à l’heure. Plus longtemps le projet s’étirait, plus d’argent ils empochaient au final ce qui nous poussait plus souvent qu’autre choses à discuter autour d’un thermos à café. J’étais sur un chantier de construction pour la première fois de ma vie et n’avais aucune expérience dans ce domaine manuel. Ma tâche principale était de balayer pour garder l’endroit propre et m’assurer d’effectuer les autres babioles redondantes dont personne ne voulait la responsabilité.
Un matin, John me remettait un pinceau accompagné d’un enduit crémeux à base de lait me demandant peinturer les bordures des fenêtres à carreaux de chaque pièce. Plusieurs couches étaient à faire et c’est à partir de ce moment que j’héritais du titre de peintre officiel de la troupe.
M’appliquant avec fierté, mon travaille rapide et sans bavure imposais et le respect de tous mes coéquipiers. Il était bon de sentir que je faisais belle et bien partie de la bande. Du deuxième étage, affairé à ma tâche, je scrutais dans la cour les étudiants en archéologie venus de diverse université, exécutant le segment pratique de leur programme académique. Quadrillant le sol, piolet en main, ils étaient à la recherche d’artéfacts qui sommerait leurs efforts. Une ambiance conviviale régnait, comblant les journées qui passaient à vive allure.
Les retours à la maison au sein de ma nouvelle famille étaient tout aussi agréables. La joie dans les yeux pétillants du petit Hugo qui me tendait les bras signalant son désir d’être pris dès que je mettais le pied dans la porte me revigorait de la même énergie du matin. Les soirées à jouer aux échecs avec John, verre de Scotch à la main à discuter de la vie me donnaient un aperçu de ce que d’avoir un père pourrait être. Les fins de semaine, pour payer mon logis, on boulonnait à diverses corvées, dont la construction d’un pont à l’entrée de son terrain. Je m’employais également aux travaux domestiques pour assister Mady qui en avait grandement besoin. Fatigué après les dernières années à entretenir seul toute la maisonnée, ma venu qui étais à priori un fardeau supplémentaire pour elle, c’étais transformé en cadeau du ciel, l’aidant à sortir de son devoir de mère et reprendre un peu de son rôle de femme.
Un matin, occupé à sabler les murs de la pièce arrière servant de cuisine à l’époque, je m’arrêtais pour constater des formes de lettre écrite à la main sous les couches de peinture appliquées au fils des années. Sans ébruiter la situation, j’empruntais à l’insu de John, une petite truelle et retournais gratter minutieusement la façade, millimètre par millimètre, prenant bien soin de ne pas l’abîmer. Plus les nuages de mots devenaient clairs et plus j’avais la sensation d’être sur le point de faire une découverte importante. Après plusieurs heures d’acharnement, une affiche complète se révélait. L’emblème représenté par un lion et une licorne entourant la couronne royale était accompagné d’un dicton en latin, suivi par le titre « PRISON RÉGULATIONS » imprimé en lettre grasse. Des paragraphes de règlements détaillés, des rations de nourritures pour les condamnés à mort et aussi ceux destinés aux travaux forcés complétaient l’artéfact. Daté de 1854, c’était un document original dont aucune autre exemplaire n’existait. Le chef archéologue prévenu, il débarqua sur le site en trompe. À son grand désarroi, la découverte venait d’être faite par un pérégrin, œuvrant illégalement de surcroît. Mais malgré son ressentiment, en gentilhomme qu’il était, il me donna tout de même le crédit et quand la première ministre vint en visite pour un compte rendu du chantier, j’eus droit à la poignée de main protocolaire.
Déjà une saison c’était écoulé en leurs compagnies quand je leur annonçais mon départ pour l’inconnu. Le programme tirait à sa fin et j’avais empoché de quoi tenir pour les prochains mois. Émues du bon temps passé ensemble, de chaudes larmes glissaient le long des fines joues de Madeleine. Elle m’étreignit longuement dans ces bras pour me remercier de l’aide et de la facilité avec laquelle je m’étais intégré. Elle s’était donné la peine de me concocter une large ration de mes biscuits favoris et une miche de pain cuisiné maison à emporter avec moi. C’était avec peu de mots que John allait me déposer à l’aéroport de Hobart où je devais prendre le vol de 19 heures en direction de la Nouvelle-Zélande.
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Je regardais Gummy d’un air nouveau, avec une sensibilité qui m’avait échappé, encore sous les effets charnels que je venais de consommer. À mi-chemin, il s’était arrêté pour me faire découvrir un lieu lui tenant à cœur. Une étroite gorge, bordé par des milliers de Lupins arctiques d’un bleu écarlate. Le spectacle était d’autant plus impressionnant par le contraste orangé des terres arides environnantes. C’était à cet endroit précisément qu’il avait demandé sa femme en mariage plus de 40 ans auparavant. Sa tête basse et les épaules rabattues, il observait pensivement le terrain, émanant de la nostalgie provenant d’une époque qui s’était envolée trop rapidement. Malheureusement, le cancer avait fait son œuvre, le laissant seul pour guérir ses plais.
Reparti comme il était arrivé, il disparaissait derrière un nuage de poussière après m’avoir déposé comme promis à la croisée des chemins...