03/09/2026
L’ÉPOPÉE INOXYDABLE DU TABOU COMBO : 59 ANS DE FRATERNITÉ ET DE RÉVOLUTION MUSICALE
Le Souffle de la Liberté entre Deux Décennies.
Le Tabou Combo apparaît à une date charnière de notre histoire, au confluent exact des sixties et des seventies. Les années 60 laissaient dans l’air un parfum lourd de morgue et de peur sous les cieux d'Haïti ; les années 70, elles, annonçaient enfin un temps de respiration, une opportunité d’éprouver la liberté. Entre l’Haïti de 1960 et le New York de 1970, le Tabou Combo a capturé ce vent de changement. Il a profondément influencé les enfants de ma génération, non seulement par sa musique révolutionnaire, mais aussi par son style, sa prestance et sa manière de s'habiller. Le Tabou n'était pas qu'un groupe : c'était un mode de vie.
I. La Naissance et la Révolution de la Guitare
À l'origine de cette aventure, il y a l'amitié, la camaraderie pure de quartier et d'école à Pétion-Ville. Deux amis d’enfance dont les parents réciproques tissent des liens étroits. Deux initiateurs parfaitement complémentaires : Albert Chancy, le penseur, l’esprit analytique, et Herman Nau, l’organisateur au leadership naturel.Ensemble, ils opèrent une véritable révolution musicale. Le Tabou naît sans ligne de vent (sans section de cuivres au départ), faisant le choix audacieux de mettre la guitare en avant. Ce son de cordes inédit, marié à une section rythmique explosive, va redéfinir le kompa. Pourtant, la société conservatrice de l'époque refuse de voir la musique comme un avenir. Face à ce blâme, ils composeront plus t**d « Fausse Conception » :« Si se pa fason fanmiy nou yo te konn ap panse, nou ta gen pi bon atis Pouki jwe miniz ! Yo toujou panse si w pa medsen ouben avoka ou pap gen yon plas nan la sosyete. »
D'inconnus (Incognitos), ils s'apprêtent à devenir mondialement renommés. Mais avant la gloire vient le déchirement : l'exil vers l'Amérique du Nord sépare les initiateurs et propulse le groupe sur le pavé new-yorkais.
II. Le Pacte de l'An X et la Philosophie de New York
Exilé mais invincible, le groupe scelle un pacte d'acier à New York. Dans « L’An X », ils chantent cette promesse de jeunesse et cette maturité précoce :« Depi 68, lè nou te pran nesans nou te deja gen yon bi byen detèmine... fòk nou fouye, fòk nou kreze, fòk nou bêche, pou n bay mizik ayisyèn nan yon lòt direksyon. Nou pral de lavan, tout tan rèv nou pa reyalize... »À New York, leur discographie devient une tribune philosophique. Ils chantent l'humilité face à la mort et le devoir d'entraide dans « Pataje » (10 mars 1982) : « Moun rich fini pa reyalize ke se pousyè yo ye... Li pa nesesè pou w genyen si sa w genyen an ou pap fè di byen ak li. » Ils répondent à la jalousie dans « Se konsa konsa » et « Pase sou ou » (« Lè yon moun ap progrese sa atire jalouzi »), et inventent un remède à la mélancolie avec « 8th Sacrement », s'imposant comme le rituel musical qui efface la peine et apporte la joie.
III. La Communion Sacrée : L'Attention au Public dans « Bese Bas »Dans leur exil new-yorkais, les musiciens du Tabou développent un rythme capable de rassembler toutes les cultures et de satisfaire tout le monde, comme ils le proclament fièrement dans le titre Respect : « Depi m kite PV rive nan New York nou jwe nan yon rit ki pou satisfè tou le monde se sak fè se nou ya pe reklame. »Mais ce respect est un miroir. Le Tabou Combo se distingue par l'attention merveilleuse qu'il porte à son public, à ce « Yo » (Eux, les fans) sans qui « Nou » (Le Tabou) n'existerait pas. Le chef-d'œuvre « Bese Bas » formalise ce pacte d'amour, de reconnaissance et de respect mutuel. Sur scène, les musiciens s'inclinent littéralement devant la fidélité de leur peuple :« Men yo, men yo ! Yo tèlman fè n konfyans, lè nou monte n ap jwe, nou gen anpil konfidans. Yo y ap chante, y ap danse, sa fè n santi n heureux ke y ap patisipe. Sa pwouve ke yo kwè n ap fè yon travay serye, yo pote lajwa pou nou. Men yo ! Nou menm pa rekonesans n ap fè yon reverans, n ap bese trè ba. Nou avèk anpil fyète epi maturite n ap fè anpil efò, se sak fè lè n ap jwe nou fè la diferans, nou pote lajwa pou yo. »
IV. L'Assaut des Continents : La Vision Planétaire de « Let Me Play »Le Tabou Combo n'a jamais accepté d'être confiné dans les frontières d'un ghetto culturel ou d'une communauté repliée sur elle-même. Très tôt, le groupe prend une conscience aiguë de sa dimension internationale et de sa portée universelle. C’est cette ambition herculéenne qui pousse ces jeunes Haïtiens à dynamiter les codes du kompa traditionnel pour y injecter les pulsations du monde, donnant naissance à la composition phare : « Let Me Play That Funky Music ».Ce morceau n'est pas une simple invitation à la danse ; c'est un véritable manifeste géopolitique et spirituel, le cri de ralliement d'un groupe qui refuse de chanter pour un public restreint quand la Terre entière attend son message. Ils le proclament avec force et lucidité :« L’Asie, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique, n ap chèche explore tous les continents pour mizik nou an evolye. Nou pa ka jwe mizik pou yon minorite, tandiske gen lòt pèp ki aswèf de nou. Mizik se langaj, mizik gen mesaj pou pèp sou la tè k kominike menm si yo pa gen menm kilti. »Dans ces lignes prophétiques se révèle ce qui rend le Tabou unique au monde : cette certitude absolue que la musique est la diplomatie suprême des peuples. Ils ont compris que le kompa possède une âme capable de s'adresser à un ouvrier de Brooklyn, un étudiant à Paris, un mélomane à Abidjan ou un danseur à Tokyo. En mariant le groove haïtien aux syncopes de la funk et de la soul internationale, le Tabou Combo a brisé les barrières linguistiques et culturelles. Ils ont fait de leur art un miroir où chaque continent a pu mirer sa propre soif de liberté, de rythme et de communion. C'est ce morceau qui a tracé l'autoroute de leur triomphe mondial.
V.
L'Orchestre Spectacle
Le Choc de la Pyramide.
Tabou Combo, c'est l'art de la scène poussé à son paroxysme. L'habit, le soin des pochettes d'albums, l'alchimie où les cordes, la batterie, le tambour et les congas font des miels... tout concourt au grand spectacle.Personne ne peut oublier leur légendaire présentation scénique : le show de la pyramide et la fumée dense, d'où les musiciens descendaient comme d'une fusée futuriste. Une entrée spectaculaire et magistrale qui, dans le cœur des fans, effaçait instantanément le Wrong Number du rival numéro un, le Skah Shah, pour inscrire la suprématie du Tabou jusqu'à l'infini.
VI.
La Galerie des Maîtres
Les Musiciens du Tabou
Le succès du Tabou repose sur des individualités d'exception qui ont formé un corps unique :
JEAN-CLAUDE GUERRIER : Parmi les tout premiers chanteurs, un digne fils du Cap-Haïtien, mon cher compatriote capois. Sa voix de velours et son élégance naturelle ont sublimé de magnifiques boléros, apportant une sensibilité et un romantisme inoubliables aux premiers pas du groupe.
JEAN-CLAUDE DÉSIR (le pacha) : Autre voix marquante des premières heures, un artiste au talent indéniable qui prêtera sa ferveur au Tabou avant de s'envoler vers d'autres cieux pour fonder et faire les beaux jours du Magnum Band.
ALBERT CHANCY: Le tout premier guitariste, le penseur initial, un homme plaisant et charismatique qui a posé les fondations du son Tabou.
ANDRÉ « DADOU » PASQUET: Le remplaçant d'Albert à New York. Il n'avait que 17 ans, un enfant sérieux, grand arrangeur aux doigts magiques qui faisait des merveilles sur sa guitare. J'ai pleuré lorsqu'il a quitté le groupe en 1976, et j'ai été si profondément heureux de le revoir performer avec le groupe à la Canne à Sucre pour les 40 ans.
ÉLYSÉE PYRONEAU et RALPH CONDÉ : Les successeurs à la guitare solo, qui ont magistralement repris le flambeau et fait le bonheur des mélomanes.
JEAN CLAUDE JEAN: La seconde guitare (Accompagnement) : Fidèle au poste depuis 1967 jusqu'à nos jours. En apparence timide, toujours en retrait sur scène, il est pourtant un pilier invisible mais fondamental de la rythmique. Voir ce gardien du temple causer sur scène en Floride en 2025 avec Kapi et Ti Bòt m'a provoqué un véritable sursaut de cœur.
ADOLPHE CHANCY : Le bassiste et maestro emblématique, frère cadet d'Albert. Son sourire communicatif et sa célèbre "capote de coiffure" (son chapeau iconique) ne passaient jamais inaperçus.
HERMANE NAU: Le batteur, l'organisateur, le pilier absolu de la discipline. Sous son œil rigoureux, rien n'était laissé au hasard.
JEAN YVES JOSEPH Ti Bòt) : Aux percussions, l'homme tolérant, ouvert, toujours souriant, grand animateur et compositeur de génie.
YVON ANDRÉ (Kapi) : À la conga, le double spirituel de Ti Bòt. Un artiste solaire qui refuse de prendre de l'âge tant son sourire et son visage semblent n'avoir pris aucune ride à travers les décennies.
ROGER MARIE EUGÈNE (Shoubou) : Le chanteur et porte-parole universel. Le frontman qui soulève les foules avec sa voix unique, rugueuse et puissante, qui signe l'identité brute et irremplaçable du Tabou.
Hommage à tous les autres musiciens qui ont transité par cette institution. Une pensée spéciale et émue pour Herman Nau et Dadou Pasquet qui nous ont quittés, et un grand message de courage à Shoubou qui ne jouit plus de sa santé aujourd'hui.
Vii.
Le Cri du Peuple et les Ambassadeurs du Monde
Tabou est resté le groupe du peuple, de ses votas. Dans « Yo », ils crient la détresse des boat-people et l'exploitation des Haïtiens dans les bateys dominicains (« Travay tankou des chiens... Yon ti jès pou yo, on respè pou yo ! »). Dans « In Memoriam », ils honorent les pionniers : Rodolphe Legros, René Pinchinat, Occide Jeanty et l'immortel Nemours Jean-Baptiste : « Chante se sèl bagay ki toujou nan kè mwen pou m rann omaj a Nemours ki merite l. »Fort de cet amour, le Tabou est devenu le premier groupe à jouer au Japon, au Sénégal, en Côte d’Ivoire. Sacré « Groupe officiel du Panama », numéro un du hit-parade français avec New York City, le groupe a conquis la terre entière en chantant en anglais, français, espagnol et créole, s'imposant comme les éternels « Ambassadeurs du Kompa ».
Acrostiche : TABOU COMBO
(T)tant de décennies à faire vibrer les cœurs et les corps,
(A)Ambassadeurs d'un peuple, fiers de porter nos accords.
(B)Brisant les préjugés, vous avez conquis l'univers,
(O)Offrant le kompa direct comme un baume à nos hivers.
(U)Unis par un destin qui défie le temps et l'espace,
(C)Chancy, Nau et les autres ont laissé une immense trace.
(O)Ouvert au monde entier, de Paris jusqu'au Japon,
(M)Mélodies de détresse ou de joie, vous donnez le ton.
(B)Boat-people ou exclus ont trouvé en vous une voix,
(O)Odyssée fraternelle qui restera notre plus grande joie.
Le Cap de la veille des 60 Ans et le Serment de la Fraternité. En cette année célébrant les 59 ans du groupe, le Tabou Combo se tient debout face à l'histoire. Six décennies de route apportent inévitablement leur lot d'épreuves, de tensions et de tempêtes qui veulent parfois fragiliser les bonnes relations amicales au sein d’un groupe. Mais le Tabou doit rester ce qu’il fut, ce qu’il est et ce qu’il sera à jamais : une histoire de frères, le pacte d’amis d’une vie entière.Pour l'avenir, il est primordial que les disparus restent vivants dans nos mémoires et que les héritiers musicaux marchent scrupuleusement sur les mêmes traces, en préservant ce précieux héritage de respect, de discipline et de solidarité humaine.
STANLEY JEAN-MARY(DOUDY)