02/04/2015
La palmeraie de Skoura apparaît aujourd’hui comme le conservatoire - ou le parc national - de l’architecture des oasis.
Les tighremts se dispersent au milieu des palmiers et on ne se lasse pas de les contempler l’une après l’autre.
Certaines sont d’une silhouette inattendue : deux tighremts se sont soudées en une longue bâtisse; une autre renonce aux tours et se flanque d’épais bastions.
Ces agencements, il est vrai, sont souvent dus à des réfections et à des remaniements. Mais la plupart des tighremts de Skoura sont des châteaux de plan carré cantonnés de quatre tours à la fois légères et solides. Leurs proportions sont d’une admirable justesse.Au sommet des courtines règnent de larges frises d’arcatures. A la partie supérieure des tours, de hautes arcades encadrent des baies en arc contre-passé; des motifs en losange ou en chevron remplissent tantôt des écoinçons tantôt les champs mêmes des arcatures.
Toute cette décoration des parties hautes de la tighremt est d’une ferme ordonnance : les dissymétries de détail, chères à l’art berbère, n’en rompent jamais l’équilibre. Dans la palmeraie de Skoura on chercherait en vain deux tighremts semblables : les maîtres d’oeuvre berbères ont fait preuve de véritable virtuosité.
Les ksour de vastes dimensions sont rares à Skoura. Celui d’Amridil bâti sur la rive d’un oued qui n’est, en temps normal, qu’un large ruban de cailloux, est un des plus beaux qui soient.
Les tours sont ici de vastes bastions aux murs en talus et richement décorés. Au-dessus de cette première ligne de bâtisses s’élèvent d’autres constructions pyramidantes dominées à leur tour par une tighremt. Cette longue façade qui semble celle d’un palais de l’ancienne Chaldée a été édifiée en 1911.
A Skoura, plus que partout ailleurs, on n’est pas en face de débris du passé, mais d’une tradition que nous avons trouvée encore vivante et qui devrait produire de nouveaux chefs-d’oeuvre.
La route de Kelaa des Mgouna à Skoura traverse la steppe accidentée qui s’étale au pied du Haut-Atlas.
Le petit centre de Skoura se trouve à la lisière Est de la palmeraie, à une quinzaine de kilomètres au Nord de l’oued Dadès. Les deux principaux affluents de droite sont l’oued Mgoun et l’oued Hajaj, appelé aussi oued Améridil.
Si le Mgoun roule de l’eau en période sèche, l’Hajaj, artère nourricière de la palmeraie est presque toujours à sec ainsi que l’oued Tindir et leurs sous-affluents.
Mais leurs cours souterrains alimentent les khettara, galeries de captage, qu’un réseau serré de séguias prolonge dans la palmeraie de Skoura.
L’oued Dadès coule en tout temps, mais son débit d’été suffit à peine aux besoins de l’irrigation. la contrée à laquelle il a donné son nom s’étire sur environ deux cent vingt kilomètres. On y compte plus d’un millier de douars, répandus surtout sur le versant Sud de l’Atlas.
La palmeraie de Skoura en est de beaucoup la partie la plus large (environ quarante kilomètres). Sa Skouracréation remonterait au début du XIIIe siècle. On raconte qu’à cette époque l’eau était plus abondante.
Sa diminution a entraîné celle des surfaces cultivées. C’est ainsi que, sur 4000 hectares, 800 seulement ont pu être irrigués en 1932. La palmeraie nourrit environ 2000 foyers musulmans et une centaine de foyers juifs.
Elle compte 52 000 dattiers, donnant 3000 tonnes de dattes les bonnes années et consommées sur place. L’orge, moissonnée en mai, le maïs, le sorgho, le millet, récoltés en septembre, occupent les trois quarts des terrains irrigués. Le dernier quart est consacré aux légumes : fèves, navets, carottes, oignons, fenouil, cucurbitacés.
Les Ahl Skoura, comme les Ahl Todgha, comme les Ahl Dadès, sont une tribu d’origine plus cadastrale qu’ethnique, répandus dans les nombreux ksour de la palmeraie et dans les oasis de cette partie du dadès. Ils forment une branche de la grande famille berbère des Masmouda, arabisée depuis peu, teintée de sang arabe et passablement négrifiée. On y trouve, en outre, des gens du Tafilalet, du Sous, du Sagho, tous des voisins attirés par le richesse de la palmeraie.
La tribu, classée tribu de droit musulman en 1936, a été divisée en quatre fractions. Elle est administrée par un khalifa du Glaoui et plusieurs cheikhs. Linguistiquement, ils sont à la charnière du groupe béraber, domaine de la tamazirt, et du groupe chleuh, domaine de la tachelhaït. Entre ces deux groupes s’étend une zone de transition. Naguère, chaque fraction skoura était la cliente d’une fraction imerghan.
Les ksour de cette tribu sont groupés au fond ou au débouché des vallées méridionales du Haut-Atlas. Sous les Almohades, ils faisaient partie de la confédération des Haskoura, dont la capitale était Demnate. Endurants, sobres, batailleurs, les Imerghan faisaient volontiers partie de bandes de coupeurs de routes et de voleurs de bétail. Ils ont été soumis par les Glaoua au début du XXe siècle et placés, à partir de 1932, sous contrôle des A.I.
L’été, les familles laissent quelques gardiens au village et s’installent dans les azibs de la montagne sur leurs terrains de parcours collectifs. En automne, les troupeaux pâturent aux environs des ksour, tandis que la fraction procède à ses labours. L’hiver les bergers se rapprochent de l’oued Dadès; quelques-uns gagnent les pentes Nord du Sagho.
Visite de la palmeraie et des kasbahs
1931_Skoura_AmridilAmridil. Non loin de l’oued Hajaj, complètement à sec, se trouve une kasbah aux lignes d’une singulière pureté. C’est la kasbah, plutôt le ksar d’Amridil (oued Yagoub).
Au-dessus d’un mur bas que vient battre le flot des crues, de hauts bâtiments forment rempart. Cette seconde enceinte comporte une grosse tour carrée au milieu et de plus petites aux extrémités.
Au centre s’effilent les quatre tours claires d’une tirhemt.
Toutes ces constructions sont ajourées presque à mi-hauteur par du décor en creux.
Quelques tours, les plus petites, se terminent par des terrasses plates.
Par contre, celles des tirhemt et un certain nombre d’autres portent couronne. L’ensemble, d’une teinte dorée, est remarquable de grâce en sa simplicité.
A droite, la palmeraie, formée de dattiers de tous âges, profile ses arabesques sur la chaîne neigeuse de l’Atlas. A gauche, les buissons de jeunes palmiers, de roseaux, poussent jusqu’à la berge de l’oued.
Aït Sous. Cette kasbah est habitée par plusieurs familles de petits propriétaires. On y pénètre par une cour skoura_terrasse_1allongée au sol inégal,jonché de paille que picorent des poules, que broutent chèvres, veaux, moutons. C’est en fait l’étable.
L’escalier tourne un grand nombre de fois; la terre battue des marches est retenue par des branches.
A chaque palier se trouvent des chambres, des enfants à la fois craintifs et curieux; l’on sent les femmes à l’affût derrière chaque fente.
Une grande pièce carrée, meublée uniquement de nattes et d’un tapis, possède un plafond en forme de bateau renversé avec des petites coupoles, ornées de médaillons rouge et bleu.
De la terrasse la plus élevée, on domine celle de l’étage en dessous. De petits braseros, au nombre d’une dizaine, s’y alignent le long du mur; chacun représente un ménage.
On entend le bruit argentin des pilons. La vue sur la palmeraie n’a rien d’extraordinaire. Ce qui frappe, c’est l’aspect de délabrement qu’ont, vues de près, ces merveilles d’architecture.
Partout des fissures, des lézardes, des parties ruiniformes; on dirait que tout est sur le point de s’écrouler. Mais la vieille demeure, à la façon des aïeules, garde encore grands et petits dans son giron.