Séniors de l' Education Agir Ici et Maintenant

Séniors de l' Education Agir Ici et Maintenant Il s' agira de trouver le plus grand nombre possible d' Enseignants de l' Éducation Nationale, des Universités, et Écoles publiques et ou privées.

Prendre contacts; échanger sur la situation actuelle de l' École sénégalaise, mener des démarches de soutien et d' appuis bénévoles aux enseignants en classe, aux Administrations des établissements scolaires et universitaires, à l' Administration centrale et décentralisée, aux différents partenaires de l' École sénégalaise. Travailler à apaiser l' espace scolaire et universitaire, anticiper s

ur les crises aider à leur trouver des réponses idoines, développer des activités de soutien aux membres , des solidarités , tenir des universités populaires, de conférences débats, des déjeuners, des diners, des rencontres récréatives. Organiser des voyages , des excursions. Soutenir l' édition de Mémoires, et divers travaux. Tenir des activités de mémoire et de commémoration.

08/01/2026

DIRE DES CHOSES EN HOMMAGE A MES MAÎTRES
Livre I
L’encrier, la plume et le maître.

MANSOUR AW

NOTE DE L’ÉDITEUR
L’encrier, la plume, et le maître, est le Livre I, d’une série de romans, de nouvelles, et de récits de vie regroupés sous le titre IMMERSION. Œuvre de Mansour Aw, Historien de métier, Chercheur et Éditorialiste engagé dans l’écriture depuis déjà l’année 1968.
Écrivain par vocation ou par nécessité, Mansour Aw est témoin de son temps, et acteur politique, et du mouvement social et culturel.
Devenu grand-père, il est obligé de parler, de raconter sa vie, de dire des histoires pour rire, et se dérider. Il se sent interpelé dans un monde où l’absurde, le sordide, et l’inqualifiable se sont un peu partout installés. Il avait déjà à son compte plusieurs travaux universitaires, pédagogiques, didactiques, et des articles de géopolitique africaine, et internationale. Quand il dit quelque part : « Le français je n’en fais pas un butin de guerre. » On peut le croire. Il ne développe aucun complexe vis-à-vis de cette langue avec laquelle il fait corps et entretient des relations très intimes.
Son métier d’Historien – chercheur l’avait bien souvent conduit aux Archives Nationales de France, rue des Francs Bourgeois et au Département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France, rue Colbert.
Historien de la Longue durée qui traverse le Moyen Âge et les Temps modernes, il aura cheminé avec cette langue, ses mues, ses mutations, sa culture profonde, et certains de ses archétypes qui restent tenaces de sorte qu’il ne sait plus trop exactement à quel siècle ni à quel type de français il a affaire lorsqu’il l’écrit ou lorsqu’il le parle. Peut-être bien que cela importe très peu ; le français du XXe, et celui du XXIe sont tout cela en même temps.
Pour notre auteur, écrire c’est : « parler », « c’est dire des choses », « c’est communiquer. » Il fait siennes les vérités de Wolof Njaay : « Ku wax feeñ » : « Parler, c’est se dévoiler, c’est afficher sa personne, et sa personnalité. » Mansour Aw n’a pas peur de se dévoiler.
La plume, l’encrier, et le maître est comme Le discours de la méthode. L’auteur y pose ses problématiques et prend ses marques : Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi donc écrire ? Sur quels sujets écrire ? Écrire dans quelle langue ? Écrire pour quels objectifs, et pour quelles finalités ? Il donne ses réponses sans détours, et en passant il se livre à un inventaire critique de ce que le monde littéraire d’aujourd’hui charrie comme « produits ». Il a ses choix, il s’en explique ; il dit qui il est ; il nous parle.
C’est avec un très grand plaisir, et un réel devoir que Les Éditions Khady et Baba, créées avec très peu de moyens pour perpétuer la mémoire de feue sa mère, et de feu son père se charge de publier cette œuvre intégrale qui inaugure la Collection Alioune Diop en hommage à celui qui a fondé Présence africaine.
Le choix qu’il porte sur sa mère et sur son père comme parrains de la maison est celui d’un fils qui perpétue la mémoire de ses parents plus que dignes d’éloges. Des personnes humbles qui ont consacré leur vie à servir sans jamais rien demander, et qui l’ont accompagné dans ses pensées les plus intimes, et dans tout ce qu’il a eu à entreprendre. Ils étaient ses amis, ses confidents, ses conseillers, et protecteurs. Ils l’ont béni avant de le quitter chacun à un âge très avancé.
La maison ne pouvait entreprendre l’édition du Livre I sans les regards extérieurs nécessaires.
Monsieur Djibril Nguirane, instituteur en son état, celui qui a fait la classe à Mansour Aw dès les Cours Préparatoires CP à l’École élémentaire mixte Colobane I, qui donc lui a appris à lire, à tenir le porte-plume, à écrire, et tout ce qu’un élève de cet âge devait acquérir comme science, savoirs, et comme comportements a accepté d’en faire la préface.
Le coup de téléphone de l’élève avait surpris le maître qui ne comprenait rien de ce qu’il disait, rien de ce qu’il voulait, ni de ce qu’il attendait de lui. Plusieurs fois il lui a demandé de répéter son nom, plusieurs fois Mansour avait repris en prononçant, et en articulant syllabe après syllabe. « En quelle année étiez-vous dans ma classe ? » « En 1957 Monsieur ! »
À sa famille rassemblée autour de lui pour l’assister durant ses moments de convalescence, Monsieur Nguirane a dit : « Cet élève, franchement je ne me rappelle plus de lui, mais il m’est venu à l’esprit après son appel, à cet instant même, un visage, celui d’un de mes premiers élèves dans ce métier. Il avait le teint clair, très clair. »
Dans cette classe, des Cours Préparatoires, 1ère année, ils étaient au nombre de 77. Monsieur Nguirane n’avait plus revu son élève. La dernière fois qu’ils s’étaient « entrevus », c’était à travers les événements de la grève générale de l’Université de Dakar et des collèges et lycées du Sénégal en Mai 1968. Mansour était alors membre du comité de bastonnade du Lycée Blaise Diagne. Avec ses camarades, ils étaient chargés de sortir tous les élèves des écoles élémentaires de Grand Dakar, de Ouagou Niayes, de Bopp, et des HLM. Le hasard l’avait mis nez à nez avec son maître. Celui-ci était en classe, craie à la main, en train de faire des démonstrations au tableau noir. Il n’avait pas reconnu celui qui était venu les faire évacuer les lieux. Pouvait – il un seul instant penser qu’il avait à faire avec un de ses anciens élèves ? Mansour était aussitôt après sorti de la classe, il avait refermé la porte pour immédiatement quitter l’École Lion des HLM.
Ému, et très sensible à l’honneur qui lui est fait, Monsieur Nguirane lui a offert les livres qu’il a écrits sur l’Islam, et la photo de cette classe de CP 1 ; photo vieille de plus de 60 ans, jaunie, et devenue presque totalement floue. Tous les visages s’y ressemblaient ; tous étaient méconnaissables, et anonymes.
Pour l’ensemble de ses livres, Mansour est sur le terrain de la fiction-réalité, ou de la réalité – fiction ; entre des faits, des situations, des circonstances, et des personnages imaginés, et une réalité qui fut la sienne, celle de sa famille, et de son entourage direct et immédiat. Il ne veut pas, et ne peut pas échapper à la réalité ; il ne veut pas écrire pour écrire, ni parler pour parler. Il invite à un voyage dans le temps, et dans les espaces, dans son terroir, ses us, ses coutumes, ses traditions, et ses superstitions. Il s’adosse principalement sur l’Histoire, l’Anthropologie, la Sociologie, la Géographie, la Philosophie morale, et sociale, et sur certaines grandes questions de géopolitique mondiale. Il est en immersion ; pour lui la littérature est immersion.
Mansour Aw a été Éditeur, et Directeur de publication du trimestriel de politique africaine et internationale WAAR – WI. Le Lopin de terre.
Roman de vie, itinéraire de vie, récit de vie, l’auteur est dans un genre très ouvert, polyphonique, pluridirectionnel ; un roman – essai, ou un essai – roman d’où son titre très évocateur Immersion préféré en fin de compte à celui d’Errance qui fut celui des premiers manuscrits.
Roman d’idées, de connaissances, de réflexions, et de pensées intimes, il lui a été suggéré de rassembler ses notes de bas de pages, et ses différents commentaires qui étaient très nombreux et assez exhaustifs en un précis encyclopédique qui aidera à mieux comprendre sa société.

L’Éditeur

CHAPITRE PREMIER
Écrire ?
Écrire ? Oui, écrire ! Qu’est-ce qu’écrire ? Écrire en quelle langue ? Pourquoi donc, et sur quels sujets ? Autant de questions qui s’étaient posées à moi.
Écrire est-il le fait de coucher sur du papier, ou au tableau des lettres, et, ou des chiffres, de former des mots, de faire des phrases, de les aligner, les unes, derrière les autres comme ce fut le cas durant toute notre scolarité où nous vîmes instituteurs et professeurs agir, et nous faire agir ? Oui, écrire, c’est déjà cela.
Thomas Hobbes, très distingué philosophe anglais du XVIIe siècle parlant de l’écriture et de l’imprimerie disait : « C’est là une invention bénéfique qui permit de conserver la mémoire des temps passés et la communication parmi le genre humain, dispersé comme il l’est en de si nombreuses et lointaines contrées de la Terre. » Le fait est donc important ; il est à l’échelle du genre humain.
À l’École élémentaire, le maître nous avait appris à bien mettre l’encrier à son emplacement, dans le trou, à droite, ou à gauche de la table, et à bien tenir le porte-plume avec le pouce, l’index, et le majeur. Ses consignes étaient strictes : il faut bien tremper la plume, l’essuyer avec le buvard, se concentrer, ensuite, calmement, et attentivement aligner sur la feuille de papier bien quadrillée à deux lignes : i, u, o, a, e, é, è, ê, avec des pleins, et des déliés.
C’était tout un art, et tout un plaisir d’écrire avec ces porte-plumes de toutes les formes, et de toutes les couleurs. Le choix était grand. J’en avais un bon nombre, mon père m’en achetait, ma mère m’en achetait, et à chaque fois que j’avais quelques petits sous épargnés, je m’en payais encore d’autres. J’avais une bonne collection de porte-plumes, et de plumes ; des plus minces, et effilées, aux plus grosses. Je ne vivais que pour cela. C’était un plaisir d’aller à l’École française, de porter des sous-vêtements, et des chemises aux manches courtes qui arrivaient à peine aux couds. Les culottes, qui toutes étaient de couleur kaki serraient à la cuisse. Elles étaient vraiment bien différentes de ma collection de pantalons bouffants que j’avais fini par ne plus pouvoir porter tellement que je les trouvais longs, et pas du tout commodes pour marcher vite, courir, ou sauter.
Avec la chemise et la culotte, les souliers ou les chaussures bottines, c’était de nouvelles commodités, et de nouvelles habitudes qui allaient avec celles de se lever très tôt le matin, de faire sa toilette, de porter ses plus beaux habits, de sortir son grand cartable, et de se mettre en chemin pour l’école logée dans de beaux bâtiments, et de grandes baraques, qui toutes étaient solides, spacieuses, et bien meublées.
L’École française, c’était le nouveau chemin de ma vie après Diourbel, Mbacké, et le daara à Nangane. J’avais de la chance d’y aller car la plupart des garçons de mon âge ; ceux avec qui je partageais la Rue de la Mosquée dans le quartier de Fass Paillotes n’avaient pas été inscrits faute de place, ou simplement parce que les parents n’avaient pas pu, ou n’avaient pas voulu participer aux frais pour la construction de nouvelles salles de classes.
Trois années d’écriture ont été passées avec toujours le même instituteur ; un certain Monsieur Nguirane. Il était grand, et beau, et il savait bien s’habiller. Il avait la plupart du temps un pantalon, et une chemise kaki tergal. De temps à autres, il avait le pantalon, et la chemise blanc immaculé aux manches longues. Les lendemains de fête, il mettait le veston et le pantalon marrons. Monsieur avait ses chemises toujours propres, bien boutonnées, et bien braillées. La cravate rouge, et mince était la même ; il l’avait si souvent.
Monsieur Nguirane était Jolof-Jolof et il nous le faisait comprendre clairement car disait-il chez eux, dans le Jolof, premier empire en terre sénégalaise, la noblesse, et la hauteur étaient de mise. C’était exactement les mêmes propos que nous tenait notre maître d’Arabe du coin ; lui aussi était Jolof-Jolof. Monsieur nous faisait chanter et taper sur la table mais il fallait le faire doucement ; sans trop de bruits pour ne pas déranger ceux qui travaillent à côté. Jamais, il ne nous faisait danser ; il n’en était pas question même si les filles le voulaient, et qu’ailleurs dans l’école on tapait fort sur les tables, et qu’on dansait bruyamment avant la fin des cours dans l’après-midi. Monsieur n’aime pas les choses exagérées ni les comportements qui pourraient être qualifiés de pas dignes d’un évolué ; d’un jeune qui de surcroît fréquente l’École française. La leçon de morale c’était chaque jour, tôt le matin pour compléter les choses.
Monsieur était un homme de droiture, strict, qui n’acceptait, ni ne tolérait, quelques habitudes à se coucher sur la table pour paresser. Il demandait lorsque nous sommes fatigués de fermer les yeux, d’inspirer longuement, d’expirer lentement, et d’ouvrir les yeux pour évacuer la fatigue. De temps à autre, il demandera de remuer la tête dans tous les sens, de se détendre un peu mais pour aussitôt après reprendre son aplomb. Tout était donc là pour nous donner de la tenue, de la hauteur, de la distance, et de la respectabilité.
Les années sont passées, les calculs, les problèmes, l’orthographe, la grammaire, c’était tous les jours, le matin ou durant l’après-midi. J’étais dans ce monde de l’apprentissage de la langue française avec ses règles strictes. Les exercices que nous avions du matin au soir étaient très variés, complexes, et difficiles. Monsieur pouvait nous taper dans la paume de la main ou sur les bouts des doigts. Chacun de nous craignait le fameux « tends la main » et fera attention sur son travail, sur ses comportements, et sur ses propos. La punition sera plus sévère en cas d’inconduite, de mauvais comportement, d’une parole insolente ou mal placée ; ce sera le « Quatre gaillards ».
Lorsque l’élève n’a pas appris sa leçon, ou qu’il ne la maîtrise pas bien, il ira se mettre « À genoux », ou bien alors ce sera « La retenue » ; il ne sortira pas durant la récréation, et il restera en classe pour l’étude au-delà de l’heure de sortie. Le « Debout-assis » jusqu’à reprendre ses sens, était la réponse en cas de fatigue manifeste.
Le français, il fallait le parler, et l’écrire sans la moindre faute ; il fallait faire attention avec les articles, le genre, et le sens des mots. Monsieur Nguirane était là pour veiller à tout cela ; l’oreille attentive, le bâton à la main, même s’il ne l’actionnait pas toujours ; c’était suffisant pour que chaque élève demeura attentif, et concentré sur ses explications, et sur son travail.
Une langue est une langue qui a ses règles, et ses principes ; cela ne me gênait guère qu’il en fût ainsi. J’étais toujours très content, fier, et heureux de ne pas avoir le « symbole » accroché au cou ; j’avais donc fait des progrès dans cette langue qu’il fallait comprendre et écrire.
Le temps est passé, Monsieur Jaquême est venu nous apprendre ce qu’est la phonétique française ; nous étions aux Annexes du Lycée Blaise Diagne. C’était dur, mais très intéressant. L’homme à l’uniforme blanc des militaires ne badine pas. Il avait le don, et le pouvoir de commander, et il nous le faisait savoir avec la gifle, ou avec le bâton bien qu’il fût interdit de nous toucher car nous n’étions plus à l’école élémentaire mais pour lui, il n’y aurait pas de différences entre les deux, et parce qu’il agissait dans notre intérêt, et pour notre plus grand bien. Monsieur Chuaveau, notre Proviseur ; un ancien militaire de carrière, lui non plus, ne badinait pas.
Monsieur Jaquême parti, Madame Santos est venue. C’était une véritable chance que nous eûmes dans cette classe de la 5e M6. Madame était très belle et gentille, et elle avait l’art de bien se faire écouter. Le programme était encore beaucoup plus vaste et intéressant : c’étaient la Chanson de Roland, les auteurs de la Pléiade ; Pierre de Ronsard, Joachim Du Bellay, Jean-Antoine de Baïf ; Montaigne, auteur de la Renaissance, et ceux des siècles suivants : le XVIIe, et le XVIIIe siècle. C’était simplement sublime : Lagarde et Michard était notre livre de chevet, et le compagnon de tous les instants. J’étais fier de l’avoir ; il faisait toujours la curiosité de ceux qui me voyaient avec à la main. J’étais devenu un vrai Tubaab ; certains voisins du quartier me prévoyaient déjà un bel avenir de fonctionnaire, et en tous les cas quelqu’un de distingué. Avec ces bouquins, le choix des auteurs était très large et les illustrations nombreuses pour occuper nos esprits, et notre imagination.

La Révolution de Mai 1968. Partout le monde bougeait, des coups de fusils ont été entendus à l’université encerclée de tous côtés, toutes les écoles seront fermées, des affrontements entre les Forces publiques, et des manifestants ont eu lieu aux Allées du Centenaire, le chaos était en passe de s’installer partout dans le pays. Le Président de la République a eu le ton particulièrement grave et solennel lors de son discours. La Rencontre Tripartite entre l’État, le Patronat, et les Syndicats mettra fin à la grève générale illimitée. Le train de vie de l’État sera abaissé, les salaires des ministres, et des députés seront diminués, les bourses des étudiants seront maintenues. Nous étions de ceux qui ne furent pas repris l’année d’après à l’ouverture des classes parce que considérés comme étant parmi les pétroleurs , ou parmi les cancres que le Président poète ne souhaitait plus voir dans les établissements scolaires du pays, ou à l’université. Les uns étaient des agents subversifs de Moscou, ou de Pékin, et les autres, parce que cancres , ne devaient vraiment plus encore continuer à occuper le peu de places qu’il y a dans les écoles.
Renvoyé du lycée, les chemins du Centre Culturel français étaient là, devant moi. Le Président Senghor parlait, et s’exprimait sur tous les grands événements de l’époque, et sur toutes les grandes questions d’intérêt pour l’Afrique, et pour le monde. Nous l’écoutions, nous n’étions jamais d’accord avec lui, mais, il fallait quand même l’écouter, et comprendre ce qu’il disait. C’était nécessaire, et fondamental pour le contredire, et pour porter la réplique à ses partisans. Alors, les dictionnaires, les outils de la Langue, les auteurs qu’il citait à volonté il faut aller les chercher loin en ville. Le Centre Culturel nous accueillait les portes grandement ouvertes. Nous y allions par petits groupes ; nous tous, ressortissants de Fass Paillotes ; chacun avait ses problématiques, ses équations à résoudre, et ses différents centres d’intérêt. C’était très important ; j’avais encore lu et appris : Platon, Aristote, Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Pascal, Descartes, Alain, Le Père Teilhard de Chardin ; tous les philosophes étaient là, comme tous les auteurs de la Littérature Française ; tous ceux que j’avais étudiés à l’école élémentaire, et au lycée. Ils sont tous là, dans les rayons de cette salle de lecture faiblement éclairée, mais toujours accueillante, sérieuse, et grave, où il règne le silence quel que soit le nombre de lecteurs ; il y en avait toujours un bon nombre qui se bousculait, et sur les tables, qu’entre les rayons, et les différents meubles de rangements de la multitude d’ouvrages qu’il y avait. Pour moi, c’était une planète à découvrir, et un monde à pénétrer en profondeur : toutes les portes du savoir, et de la connaissance m’étaient ainsi ouvertes comme exactement c’était le cas à l’école. Il faut tout voir, et tout mettre dans ma tête, et dans mes carnets, et agendas ; bien vaillante mission, et bien sérieux devoir. Il faut vérifier tout ce que le Président Senghor disait sur l’Art africain, sur l’Architecture africaine d’inspiration sahélienne, sur le Parallélisme asymétrique, sur le Socialisme africain, sur la poésie : Aragon, Paul Claudel, André Breton, Paul Éluard, les Parnassiens, le Surréalisme, la Paléontologie Humaine, la Préhistoire, l’Arabité, la Négritude, sur ses amis : Césaire, Léon Contrant Damas, Rabamanajar, sur Goethe, Hegel, sur la Philosophie allemande, la littérature américaine : Langston Hughes, etc. Il faut sur chaque question se faire une idée précise. Il ne nous était pas permis d’ignorer quelque partie que ce fût d’un discours du Président Senghor. Nous avions vu les tableaux de Picasso, de Marc Chagall, l’exposition sur l’Évolution de l’Homme, et tant et tant d’autres choses. Le musée dynamique de Dakar ne désemplissait jamais. C’était événement sur événement chaque année, et une foule d’autres peintres, des colloques, et des rencontres internationales avec toujours des sommités mondiales.
Le Président Senghor était notre professeur, et notre maître, il ne le savait pas, nous ne le savions pas.

MANSOUR AW
Historien -Anthropologue Ecrivain – Editeur
+221 78 256 59 507
E-mail :[email protected]

25/11/2024

COMMÈMORER THIAROYE 44 EN AYANT EN MỀMOIRE TOUTES LES VIOLENCES COLONIALES COMMISES DANS LE MONDE.
Mansour Aw
Historien – Anthropologue – Écrivain- Éditeur.
Contribution au débat. I.
Le fait colonial reposant sur la domination directe ou indirecte sur des peuples et sur leurs territoires, entraînant une perte totale ou partielle de leur indépendance, et de leur souveraineté, est violence en soi avec ses multiples impacts et conséquences. Il ne date pas d’aujourd’hui. Il serait aussi ancien que l’homme sur terre dans des formes très diverses. Celui des temps modernes est intrinsèquement lié au mercantilisme d’où naîtra le système capitaliste. Il aura duré du XIII e au XX es.
Pour toutes les puissances, et pour toutes les périodes de l’histoire confondues, les conquêtes coloniales ont entraîné partout dans le monde des morts d’hommes et de femmes, des pillages, des destructions criminelles massives de biens, et ont conduit ici ou là à la réduction à l’esclavage, au travail forcé, et à diverses formes d’aliénation, d’humiliation, et d’exploitation de la personne humaine et de ses ressources. Lorsqu’ aux conquêtes et à l’occupation territoriale s‘ ajoutent des massacres de populations, des génocides conscients et planifiés, la répression brutale et aveugle d’hommes et de femmes, il y a là de toute évidence un système et des pratiques qualifiables de crimes contre l’Humanité toute entière.
La tragédie de Thiaroye 44
Thiaroye 44 a été grave, lâche et traumatisant pour tous les peuples de l’ancienne Afrique Occidentale Française, AOF, et pour tous les peuples du monde épris de paix et de justice. Il est un fait historique qu’il faut bien circonscrire dans ses causes profondes et immédiates, qu’il faut rendre dans son déroulé, ses contours, et ses conséquences de manière intrinsèque. Cela est le travail des historiens qui ont livré ici et là un certain nombre de récits des faits, des analyses, et des commentaires mais les zones d’ombre de cette affaire restent encore nombreuses.
Combien de Tirailleurs sénégalais ont été embarqués à bord du Circassia en France en Novembre 1944 ? Quel est le nombre de débarqués à Dakar ? Quelles sont les circonstances exactes de ce qui s’est passé très tôt ce matin-là du 1er Décembre 1944 ? Quel est le nombre exact de morts ? Quelles sont les pays d’origine des morts ? Quel est le nombre de Tirailleurs qui sont rentrés ? Quel est le nombre de ceux qui sont restés sur place pour vivre à Dakar au quartier NONDI 44 jusque dans les années soixante ; que sont – ils devenus ?
Quatre-vingts ans après cette tragédie nous n’avons que des conjectures et une vaine polémique sur les chiffres. Cela est inadmissible pour nos universités et centres de recherches en Afrique et dans le monde, qui, jusque-là n’ont pas encore fait de cette tragédie une priorité dans la recherche fondamentale ni dans leurs enseignements ; point de mutualisation des sources d’archives, des témoignages, ni des pistes de recherches. Cela est aussi inadmissible pour nos différents États africains qui ont un devoir de Mémoire et des actions en réparation et de patrimoine à mettre en œuvre. Tous sont concernés à l’échelle ouest – africaine et même à celle de l’Union Africaine ; inadmissible aussi pour toutes les organisations de la Société civile, et enfin, pour tous les activistes du Nord comme du Sud si prompts à l’action.
Le massacre de Thiaroye 44 ; un lourd passif.
« Vingt-quatre 24 tués, dont 11 des suites de leurs blessures, 65 blessés admis en traitement, avec dans les Forces armées, 1 tirailleur blessé, 3 officiers contusionnés, 48 mutins incarcérés qui seront traduits devant le Tribunal militaire avec des condamnations suivies d’amnisties … » Ce bilan officiel fourni par le Haut commandement militaire qui lui – même est l’acteur principal de ces événements nous laisse incrédules.
Mutinerie, ou rébellion, la réclamation de salaires et de primes avant de quitter Dakar pour rentrer dans son pays d’origine après de bons et loyaux services sur le front pour défendre et libérer la France envahie par les forces Nazies d’Adolph Hi**er était un minimum à faire par chacun de ces vaillants soldats attendus par leurs familles et par leurs proches. Aucun d’eux ne pouvait rentrer les mains vides ; plusieurs d’entre eux, des dizaines, voire des centaines ne sont plus jamais retournés chez eux parce que tuées et enterrées en anonymes sur place. Les survivants ont été obligés de rentrer les mains et les poches vides. Leurs familles restent encore devoir aujourd’hui continuer à réclamer les salaires et les primes qui leur sont dus. Quel étrange destin pour ces vaillants soldats de la Liberté ?
Nombre de morts qui reste toujours imprécis. ; cent – quatre-vingt-onze, plusieurs centaines, absence d’une liste nominative des victimes, méconnaissance de la localisation de leurs lieux d’enterrement, spoliation des rappels de solde et des primes, reconnaissance tardive de la responsabilité de la France, défaut d’une réhabilitation de tous les Tirailleurs par un hommage solennel. Le passif est lourd en situant les responsabilités. Il faut aller le plus loin possible dans les actions de reconnaissance, de réparation, et de patrimoine mais aussi dans le sens de commémorer la mémoire de toutes les victimes des violences coloniales commises de par le monde .
La tragédie de Thiaroye 44 et les violences coloniales
Dans la perspective de l’analyse historique sur la Longue durée, Thiaroye 44 appartient aux violences coloniales qui, depuis le XIV es ont accompagné l’expansion maritime, commerciale et militaire de l’Europe sur toutes les mers, sur tous les océans, et sur tous les continents pendant quatre siècles, et qui se sont prolongées jusqu’ au XX es dans des contextes d’occupation territoriale et d’administration directe, d’administration indirecte ou sous protectorat.
Les navigateurs italiens et portugais, pour le compte de la monarchie des Aviz, dès le franchissement du Cap Bojador en 1433 avaient inauguré la chasse à l’homme avec une violence inouïe sur tous les peuples du littoral atlantique ouest africain. Les raids esclavagistes, les enlèvements, les guet- apens, et les captures d’esclaves par centaines avaient constitué les bases premières de l’économie négrière européenne du XIIIe au XVI e siècle et permis à l’Europe de pratiquer sur son sol achats et ventes d’esclaves noirs dans les ports de Lagos et de Lisbonne, destinés aux hommes riches, aux galères, aux chantiers de construction navale, et à divers autres usages avant l’ extension du système esclavagiste dans les archipels atlantiques : aux Canaries, à Madère, et dans les Açores.
Christophe Colomb lors de la découverte de l’île Hispaniola en 1492 pour le compte de la double Couronne d’Espagne, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille s’était livré au massacre de plus de 200 amérindiens.
Á la suite du partage du monde à Tordesillas et à Alcoçovas, l’Asiento pris en 1517 autorisera l’Espagne à importer 4000 esclaves par an en provenance de la côte ouest africaine sous le contrôle des Portugais, à destination de ses mines d’or et d’argent, et de ses fermes et plantations d’Amérique.
Pour le compte de la reine Elizabeth 1ère fille d’Henry VIII et d’Anne Bolayn, qui brisa le respect du traité de Tordesillas, les expéditions négrières et les pillages opérés par John Hawkins en 1562, 1564, et en 1567 sur les peuples de la côte ouest africaine entre le Sénégal et la Gambie avec leurs crimes et atrocités avaient fait date et même été dénoncés en Angleterre. Ducasse, et Destrée d’Haly n’en avaient pas fait moins pour le compte de la France sous Louis XIV dans la conquête de la Grande côte Sénégalaise, de Joal, de Portudal, et de l’île de Gorée de 1676 à 1678.
Contre les Aztèques, les Incas, les Mayas ; dans les Caraïbes, en Amérique centrale, méridionale, et du Nord ; contre les peuples « aborigènes » du Canada ; dans l’ Océan indien : chez les peuples malgaches, aux Seychelles, aux Comores ; en Inde et en Chine ; chez les peuples « aborigènes » de Papou Asie Nouvelle Guinée, ces violences négrières et esclavagistes ont toutes été commises avec le même contenu raciste, le même mépris de l’ autre , la xénophobie, la négation de sa personne, et de son identité, qui ont leur origine , loin dans le temps depuis les antiquités grecques et romaines. Ils avaient accompagné l’esclavage et les guerres menés sur tous les peuples voisins, parce qu’étrangers. Le goût de l’exotisme entraînera contre le cours de l’Histoire le recours à des mercenaires noirs et le fait de les figurer comme effigies de certaines monnaies.
Racisme, mépris, xénophobie, négation de l’autre, et de son identité que l’on retrouvera à foison dans les textes européens du XIIIe au XVIII es qui parlaient et décrivaient les populations d’Afrique, d’Amérique, des Caraïbes, et des autres régions du monde, de « naturels », et de « sauvages », qu’il faut soumettre.
Durant le siècle des Lumières, ces peuples « sauvages » d’Afrique, de l’Amérique, de l’ Océan indien , et du Pacifique, ces « naturels, » et ces « peuples premiers » « primaires » ou « paléo- Négres », « autochtones » ont été au cœur de la science historique, de l’Anthropologie, de l’Ethnologie, de la Sociologie, et en général des Sciences humaines et sociales naissantes, allant même jusqu’ à entraîner des expériences sur leurs crânes, et cadavres pour les besoins de l’Anthropologie physique et l’Ethnologie.
La très douloureuse affaire de la femme Hottentote, traînée partout en Europe pour cause de sa stéatopygie ; les camps de concentration n***s et leurs laboratoires continueront encore de susciter indignation et condamnation. Toutes les ambiguïtés sont dans ces concepts de « naturels », de « sauvages », « d’autochtones », « d’indigènes » « d’aborigènes » pour justifier bien des vilainies et des crimes contre l’Humanité.
Constamment menacée dans ses positions politiques et territoriales dans le monde par l’Angleterre, de retour au Sénégal après les accords de Paris de 1763 et le Traité de Versailles de 1783, la France s’engagera directement dans les guerres coloniales contre tous les chefs de royaumes riverains du fleuve Sénégal : les Èmirs maures Trarza, les Brack du Waalo, les Almamys du Fouta et les Tounka du Galam.
La conquête de l’Algérie dès 1830 avait déjà livré un bilan on ne peut plus catastrophique sur le nombre de morts, sur les incendies criminels, les ravages et les destructions en tout genre, avec une violence extrême, indicible que l’on retrouvera lors de la conquête du Waalo en 1855 et durant les trois années d’opérations de pacification qui ont suivi à Nguick, à Ouadan, et à Niomré. Faidherbe nous livre les récits de ces différentes campagnes d’extermination en s’extasiant avec une outrecuidance et une arrogance qui sont sans limites.
Au début du XX es, les Namas et les Hereros de la colonie allemande de Namibie, entre 1904 et 1908 ont été exterminés pour près de leur moitié. On ne comptera pas le nombre des morts durant la première et la deuxième Guerre des Boers, ni celui des camps de concentration et d’expérimentation en Afrique du Sud de la fin du XIX es.
Après plus d’un demi-siècle d’instauration, le système raciste de l’Apartheid avec ses arrestations, ses incarcérations, ses liquidations physiques massives lors d’émeutes et de mouvement sociaux de 1948 à 1990 restent encore de triste mémoire à Sharpeville, à Soweto, etc…,
La liste des violences coloniales est longue et non limitative, la guerre d’Abyssinie de 1935- 1936, la conquête de la Tripolitaine par les forces fascistes de Benito Mussolini. Ce fut le massacre du 1er Décembre 1944 à Thiaroye. Le 8 Mai 1945 à Sétif, à Guelma, à Kherata, le nombre de victimes se chiffrait par milliers. Ce fut aussi le cas pour écraser les insurgés de Madagascar en 1947 dont plusieurs fusillés dans les camps d’internement. Ce fut ensuite contre le peuple ivoirien à Dimbokro en Côte d’Ivoire en 1950. La révolte des Kikuyu au Kenya de 1953 à 1956 aurait enregistré officiellement 12 000 morts.
Les guerres d’indépendance d’Indochine de 1946 à 1954 et de 1955 à 1976 avec leurs prolongements au Laos, au Cambodge, en Thaïlande, en Malaisie, en Indonésie, dans les Timor, contre toutes les occupations coloniales : françaises, anglaises, japonaises, hollandaises, portugaises et américaines ont produit des milliers et des milliers de victimes dont il faut commémorer les mémoires.
Au Mexique, au Brésil, dans le Nicaragua, au Chili, en Argentine, pour l’Amérique centrale et du Sud, et durant toutes les guerres d’ indépendance du continent africain, en Algérie encore de 1958 - 1962, en Guinée Bissau, dans les archipels du Cap – vert, au Mozambique, en Angola, de1960 à 1975 , et toutes les violences post coloniales dont les assassinats de Bertrand Boganda en Centre Afrique, de Patrice Lumumba dans l’ancien Congo Belge, de Ruben Nyobé au Cameroun , etc, sans oublier les violences répressives commises contre les revendications syndicales.
Nous devons rester vigilants et pertinents dans le travail d’Histoire et celui de Mémoire, qui tous deux nous interpellent afin de bâtir une conscience historique universelle en solidarité avec tous les peuples du monde.

Dakar, le 24 Novembre 2024.

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